Bristol, 1979. The Pop Group publient leur premier album « Y » avec une urgence et une ambition musicale qui les distinguent immédiatement de presque tous leurs contemporains post-punk. Ce groupe formé autour du chanteur Mark Stewart développe une fusion de post-punk, de funk afro-américain, de dub jamaïcain et de free jazz qui n’a pas d’équivalent dans la musique britannique de l’époque. « Y » est un album qui déconcerte, qui stimule et qui ouvre des portes musicales que peu d’autres groupes avaient même pensé à chercher.
Mark Stewart est un chanteur dont l’approche vocale est entièrement personnelle et sans modèle direct. Il crie, murmure, parle et chante dans le même morceau avec une liberté qui dit la conviction qu’il n’y a pas de façon correcte ou incorrecte de porter un texte : il y a seulement la façon dont ce texte particulier demande à être interprété à ce moment précis. Cette liberté vocale crée parfois une tension inconfortable, mais c’est précisément cette tension qui fait que sa présence est inoubliable.
La guitare de Gareth Sager et de John Waddington est à l’opposé de ce que le post-punk faisait ordinairement. Au lieu des accords ouverts et des riffs nets, ils jouent des lignes angulaires et dissonantes qui dialoguent avec la basse plutôt que de la dominer. Leurs arrangements de guitare empruntent au free jazz de Ornette Coleman autant qu’au punk britannique, créant un espace harmonique ouvert et ambigu qui dit clairement que le groupe cherchait dans le jazz une liberté que le rock classique ne lui offrait pas.
Simon Underwood à la basse joue des lignes profondément influencées par le funk américain et le dub jamaïcain. Sa façon d’utiliser l’espace et les silences, d’alterner les notes longues et tenues et les traits rapides et syncopés, dit quelqu’un qui avait écouté James Brown et Lee Perry avec une égale attention. Cette combinaison d’influences croise des traditions musicales qui ne se rencontraient pas ordinairement dans le contexte du rock britannique post-punk.
La production de Dennis Bovell, le maître du dub britannique, est l’élément qui donne à l’album sa cohérence sonore malgré la diversité de ses influences. Bovell traite les sons avec les techniques du dub : réverbérations, échos, mixages qui privilegient la profondeur et l’espace sur la puissance frontale. Le résultat est un album qui sonne comme si les instruments étaient joués dans des pièces différentes d’un bâtiment qu’on entend depuis le couloir central.
L’ambiance de « Y » est dense et parfois claustrophobique, avec des arrangements qui occupent tout l’espace disponible sans jamais sembler surchargés. Cette densité est une qualité plutôt qu’un défaut : elle dit un groupe qui avait quelque chose d’urgent à communiquer et qui utilisait tous les moyens à sa disposition pour y parvenir.
L’influence de The Pop Group sur le post-punk et sur la scène musicale de Bristol en particulier a été profonde. Massive Attack, Portishead et Tricky, qui allaient définir le trip-hop dans les années quatre-vingt-dix, ont tous mentionné The Pop Group parmi leurs références essentielles. Cette influence d’une génération sur la suivante est la façon dont une ville développe une identité musicale cohérente sur plusieurs décennies.
« Y » est un album qui demande et récompense une écoute attentive et répétée. Il ne livre pas tous ses secrets à la première écoute, et c’est dans cette résistance que réside une partie de sa valeur : il continue de révéler de nouveaux aspects à chaque fois qu’on y revient, comme les meilleures oeuvres d’art le font toujours.
Bristol a développé depuis The Pop Group une identité musicale cohérente et reconnaissable qui traverse les générations. Après la séparation du groupe en 1981, ses membres ont continué dans diverses directions qui ont toutes conservé quelque chose de l’esprit original. Mark Stewart a poursuivi une carrière expérimentale solo qui reste fidèle aux convictions artistiques des débuts. Gareth Sager a travaillé avec d’autres formations expérimentales. Ces trajectoires individuelles ont maintenu vivante dans la scène musicale de Bristol une sensibilité pour l’expérimentation et le croisement des genres qui allait remonter à la surface avec Massive Attack, Portishead et Tricky dans les années quatre-vingt-dix. The Pop Group s’est réformé en 2010 et a enregistré de nouveaux albums qui ont montré que leur vision artistique originale restait pertinente. « Y » reste leur document fondateur, l’album qui dit le mieux ce qu’ils cherchaient à faire et pourquoi cette façon de faire de la musique continue d’inspirer des artistes plusieurs décennies après sa création.
L’ambition artistique de The Pop Group sur « Y » a ouvert des possibilités musicales que d’autres artistes ont explorées pendant des décennies. Cette capacité à tracer des chemins que d’autres emprunteront est la marque des artistes fondateurs, et The Pop Group l’a manifestée avec une clarté et une conviction qui rendent cet album indispensable.
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