Live at the Witch Trials, The FALL (1979) : la voix de Manchester
Mark Edward Smith est l’un des personnages les plus originaux de toute l’histoire du rock britannique. Fondateur de The Fall en 1976 à Manchester, il maintient une vision artistique d’une cohérence absolue pendant plus de quarante ans, à travers des formations changeantes et une discographie énorme. Live at the Witch Trials, premier album du groupe sorti en mars 1979 chez Step Forward Records, est le point de départ de cette aventure. Il pose d’emblée les fondements de ce qui sera la signature sonore du groupe pour des décennies : un rock répétitif et hypnotique, des textes surréalistes et observationnels, la voix parlée-chantée de Smith au centre de tout.
Mark E. Smith : une voix hors catégorie
La voix de Mark E. Smith ne ressemble à rien d’autre dans la musique rock. Il ne chante pas vraiment au sens conventionnel du terme – il psalmodie, il déclame, il marmonne, il accentue des mots de façon inattendue, il répète des phrases jusqu’à ce qu’elles perdent puis retrouvent leur sens. Cette façon d’utiliser la voix comme instrument textural plutôt que comme vecteur mélodique est la caractéristique la plus distinctive du son de The Fall.
Ses textes sont tout aussi particuliers. Il s’intéresse à la vie ordinaire de la classe ouvrière anglaise – les déplacements en bus, les pubs, les bureaux, les quartiers – mais il la traite à travers un prisme déformant qui mêle l’absurde, le surréalisme, la critique sociale et un humour noir très particulier. Cette façon de regarder le monde de biais, de le décrire avec une légère distorsion qui révèle ce que le regard direct manquerait, est littéralement unique.
Le son répétitif et hypnotique
Musicalement, The Fall dès ce premier album développe un son qui doit au punk sa crudité et son refus de la sophistication inutile, mais qui va bien au-delà du punk dans sa complexité rythmique et son hypnose sonore. Les riffs de guitare se répètent, les basses tournent en boucle, la batterie maintient une pulsation insistante, et sur tout cela Smith place sa voix comme une voix off de documentaire sur un monde qui n’a pas tout à fait l’air réel.
Cette répétition n’est pas de la paresse : c’est une esthétique délibérée. Comme le rock garage américain des années soixante ou le krautrock allemand, The Fall utilise la répétition pour créer un état d’attention particulier chez l’auditeur, une sorte de transe légère dans laquelle les textes de Smith peuvent s’insinuer et faire leur travail.
Manchester post-punk
Manchester en 1979 est l’une des villes musicalement les plus fécondes du Royaume-Uni. Joy Division, Buzzcocks, The Fall – autant de groupes qui développent des visions radicalement différentes du post-punk tout en partageant la même ville, la même grisaille industrielle, le même contexte économique difficile d’une région qui n’a pas encore trouvé comment se réinventer après le déclin de l’industrie lourde.
Step Forward Records, le label qui sort l’album, est l’un des labels indépendants qui émergent dans le sillage du punk pour proposer une alternative aux grandes maisons de disques. Ce réseau de labels indépendants est le tissu dans lequel prospèrent des groupes comme The Fall qui n’auraient aucune place dans les formats commerciaux conventionnels.
La cohérence d’une oeuvre
Ce qui est remarquable avec The Fall, c’est la cohérence de leur trajectoire sur quatre décennies. Les musiciens changent régulièrement – Smith est le seul membre permanent du groupe dans toute son histoire – mais la vision reste intacte. Live at the Witch Trials annonce déjà cette permanence : on entend sur ce premier disque des principes esthétiques qui seront encore ceux du groupe vingt, trente, quarante ans plus tard. C’est la marque d’une vision artistique authentique plutôt que d’une mode passagère.
L’héritage du groupe
The Fall a influencé un nombre considérable de groupes dans les décennies qui suivent – de Pavement aux Arctic Monkeys en passant par LCD Soundsystem – sans jamais être vraiment populaire au sens commercial du terme. C’est un groupe de connaisseurs, dont la connaissance s’est transmise de génération en génération par un phénomène de bouche à oreille musical. Live at the Witch Trials est le premier chapitre d’une histoire extraordinaire.
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