1978 : Television explose en plein vol, et Verlaine reste seul avec sa Stratocaster
Souvenez-vous de l’ambiance. Television vient de se saborder en 1978, deux albums au compteur (« Marquee Moon » et « Adventure »), zéro tube, mais une réputation de groupe le plus intelligent du Lower East Side. Et au milieu des décombres, il y a ce grand échalas pâle, Tom Verlaine, le type qui avait piqué son nom à un poète maudit français parce que Tom Miller, franchement, ça ne faisait pas assez rebelle symboliste. Le voilà orphelin de son groupe, libre comme l’air, terrifiant de potentiel. Tout le monde au CBGB parie qu’il va se vautrer ou disparaître dans la stratosphère arty. Sauf que le bonhomme dégaine en 1979 un premier album solo qui porte sobrement son nom, chez Elektra, et qui envoie tout le monde au tapis.
Premier choc : ça ressemble furieusement à Television, et c’est tant mieux. Normal, le bassiste Fred Smith, vieux complice du groupe, est toujours là, accroché aux basques de son patron. Verlaine n’a pas trahi sa chapelle, il l’a juste vidée de tout ce qui l’encombrait. Les critiques d’époque le notent tous : on tient là, en réalité, le troisième album de Television déguisé en disque solo. Et personne ne s’en plaint.
Cette guitare qui griffe : le manche le plus anguleux de New York
Parlons-en, de cette guitare. Parce que c’est elle la vraie vedette. Verlaine ne joue pas de la six-cordes comme les autres : il la fait crisser, trembler, se cabrer. Là où les guitar heroes vous balancent des solos gras pour épater la galerie, lui taille des lignes fines comme des éclats de verre, nerveuses, fébriles, jamais là où on les attend. C’est anguleux, c’est tendu, ça refuse obstinément le confort du riff bien gras. Une guitare qui pense, en somme, et qui a lu trop de livres pour se contenter de faire la fête.
Ajoutez à ça LA voix. Ce filet nasillard, geignard, tremblotant, cette voix de gamin neurasthénique qui semble toujours sur le point de se briser. Au début, ça déconcerte. Puis ça s’incruste sous la peau et plus moyen de s’en débarrasser. Verlaine chante comme il joue : de travers, magnifiquement. Et par-dessus, son lyrisme de cinglé lettré, ses textes pleins de rêves, de royaumes et d’éclairs, qui transforment une chanson rock en petit poème halluciné. « Souvenir from a Dream », « Flash Lightning » : rien que les titres sentent la nuit blanche et l’encre qui coule.
« Kingdom Come » : la chanson qui a fait baver le Thin White Duke
Et puis il y a elle. La perle. Le morceau qui justifie à lui seul l’achat du vinyle : « Kingdom Come ». Trois minutes quarante-deux d’ascension céleste, une montée mystique portée par cette guitare en lévitation et cette voix qui supplie le ciel. C’est beau à pleurer, c’est étrange, c’est exactement ce que personne d’autre n’aurait su écrire en 1979.
La preuve de sa grandeur ? Elle a tapé dans l’oeil du plus malin des caméléons du rock. David Bowie en personne reprend « Kingdom Come » l’année suivante, en 1980, sur son album « Scary Monsters (And Super Creeps) ». Voilà la consécration ultime : quand Bowie pique ta chanson, c’est que tu as écrit quelque chose d’immense. Cerise sur le gâteau, l’anecdote est savoureuse : Verlaine devait à l’origine venir poser lui-même la guitare lead sur la version de Bowie. Sauf que le Duke, jamais content, a jugé sa partie insatisfaisante et a finalement appelé un certain Robert Fripp pour faire le boulot. La vie est cruelle, mes amis : tu écris le tube, et c’est un autre qui le joue chez le voisin célèbre.
Le reste de la galette ne démérite pas. « Breakin’ in My Heart », vieux cheval de bataille des concerts de Television, se déploie ici sur six bonnes minutes, avec en renfort Ricky Wilson, le guitariste des B-52’s (sa seule apparition sur un disque hors de son propre groupe, fait rarissime). « The Grip of Love » cogne, « Mr. Bingo » intrigue. Neuf chansons, toutes signées Verlaine, pas un gramme de remplissage.
Un disque maudit en studio, encensé dans la presse
Petite histoire de coulisses qui en dit long sur le personnage : Verlaine mixe lui-même son album. Elektra écoute, fait la grimace et refuse net. Il faut faire appel à Bob Clearmountain, futur magicien des consoles, pour remixer le tout. C’est cette version-là qui sortira finalement en 1979. Verlaine, perfectionniste maniaque jusqu’au bout des ongles, n’a jamais été un type facile en studio, et ça s’entend dans cette tension permanente qui parcourt le disque.
Côté presse, en revanche, c’est l’avalanche de lauriers. Le NME classe l’album à la quinzième place de ses meilleurs disques de l’année 1979, rien que ça. Robert Christgau, le pape acariâtre de la critique au Village Voice, celui qui distribue les bonnes notes avec une pince à épiler, lui colle un A moins. Des années plus tard, AllMusic lui attribuera quatre étoiles et demie, et le Rolling Stone Album Guide quatre étoiles bien tassées. Bref, tout ce que la critique compte de plumes exigeantes tombe à genoux.
Et le public, dans tout ça ? Ah, le public. C’est là que le bât blesse, comme souvent avec les génies trop en avance. Pas de razzia dans les charts, pas de stade rempli, pas de disque de platine au mur. Le sort classique du disque culte : adoré par ceux qui savent, ignoré par la masse. Un succès d’estime, comme on dit pudiquement, ce qui dans le langage du rock signifie : chef-d’oeuvre que vous auriez dû acheter et que vous n’avez pas acheté.
Quarante ans plus tard, le verdict est sans appel. Ce premier album solo reste sans doute le sommet de la carrière en solitaire de Tom Verlaine, le moment exact où l’élève maudit de Rimbaud a prouvé qu’il n’avait jamais eu besoin de Television pour exister. Une guitare qui griffe, une voix qui tremble, et « Kingdom Come » en guise de cathédrale. Si vous croisez ce vinyle dans un bac à un prix raisonnable, ne réfléchissez pas. Foncez.
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