Swindon contre-attaque : le jour où XTC a troqué l’orgue contre des lames de rasoir
Swindon. Un nom qui sonne comme un éternuement, une ville de cheminots planquée entre Londres et Bristol, le genre d’endroit dont personne n’attend rien. Et pourtant, c’est de ce trou que sort en 1979 l’un des disques les plus tranchants de la new wave anglaise : « Drums and Wires », troisième album d’XTC. Le titre dit tout, et il ne ment pas : des tambours et des fils. Des batteries grosses comme des cathédrales, des guitares affûtées comme des couteaux suisses. Andy Partridge et Colin Moulding, les deux cerveaux de la bande, viennent de comprendre une chose simple : pour exister, il faut faire mal aux oreilles avec élégance.
Souvenez-vous du contexte. Les deux premiers disques, « White Music » et « Go 2 », c’était sympathique, nerveux, bourré d’orgue spasmodique signé Barry Andrews. Mais ça partait dans tous les sens, comme un môme hyperactif sous caféine. Avec ce troisième opus, les gars de Swindon décident de viser juste. Et ils visent dans le mille.
Padgham, Lillywhite et la naissance d’un coup de tonnerre
Le secret de la bombe, il est dans la salle de contrôle. XTC débarque au flambant neuf studio Town House de Londres, et là, deux hommes vont changer l’histoire du son sans le savoir : le producteur Steve Lillywhite et un ingénieur encore inconnu nommé Hugh Padgham. Ces deux-là sont en train de bricoler un truc qui va dévorer toute la décennie suivante : la fameuse batterie à reverb « gated », cette caisse claire qui claque comme une porte de prison qu’on referme d’un coup sec. Vous l’entendrez plus tard chez Phil Collins, chez Peter Gabriel, partout dans les années 80. Eh bien la matrice est ici, sur « Drums and Wires ». Quand on vous dit que Swindon a inventé le futur sans toucher un centime de royalties, on n’exagère qu’à moitié.
Et puis il y a le nouveau. Exit Barry Andrews et son orgue baveux, place à Dave Gregory, vieille connaissance de Swindon recrutée plus tôt dans l’année. Le changement n’est pas cosmétique, il est tectonique. Fini les claviers qui prennent toute la place : XTC devient un groupe à DEUX guitares, et tout le disque repose sur le dialogue, l’entrelacs, le jeu de cache-cache entre les six cordes de Partridge et celles de Gregory. C’est anguleux, c’est sec, ça rebondit comme une balle de squash dans une cage d’escalier. Le son XTC, le vrai, celui qu’on reconnaîtra entre mille, il naît ici.
« Making Plans for Nigel » : le tube qui venait du bassiste
Parlons-en, du single d’ouverture. « Making Plans for Nigel », c’est le moment où XTC bascule de la marge au grand jour. Et la grosse surprise, c’est que le tube n’est pas signé Partridge, le leader autoproclamé, mais Colin Moulding, le bassiste, le discret, celui qu’on n’attendait pas au tournant. Une histoire de gamin dont les parents ont déjà tout décidé (Nigel travaillera dans l’acier britannique, point final), portée par un groove de batterie absolument tordu. Terry Chambers, derrière les fûts, sort un pattern inversé, bancal, génial, inspiré par les robots de Devo et harcelé sans relâche par Partridge qui le poussait à trouver des rythmes plus bizarres. Résultat : numéro 17 dans les charts anglais, onze semaines de présence, premier vrai hit de la bande. Le clip, lui, est tourné à Londres en 1979 par un certain Russell Mulcahy, futur roi du vidéoclip eighties. Décidément, ce disque attire les inventeurs.
Ce qui frappe, c’est l’intelligence du truc. Pas de refrain qui hurle « achetez-moi », pas de guitare héroïque les bras au ciel. Juste une mécanique d’horloger, une ironie glacée, et ce groove qui s’incruste dans le crâne pour ne plus jamais en sortir. La pop intelligente avait trouvé son hymne, et elle venait d’une ville où il ne se passe jamais rien.
Un disque qui mord, et qui ne s’arrête pas à Nigel
Erreur classique du néophyte : croire que « Drums and Wires » se résume à son tube. Faux. Le disque entier est une démonstration. Moulding récidive d’ailleurs avec d’autres pépites, dont « Ten Feet Tall », future carte de visite américaine du groupe. Car oui, détail capital : c’est le premier album d’XTC officiellement sorti aux États-Unis. Swindon partait à la conquête du monde.
L’ensemble est un grand huit : ça mélange pop, art rock, new wave et restes de punk, avec cette tension permanente entre la mélodie sucrée et l’arrangement coupant. Pas une seconde de gras. C’est sec, c’est vif, c’est joueur. Le genre de disque qui vous oblige à réécouter pour attraper tous les petits malins que les deux guitaristes ont planqués dans les coins.
L’accueil : la presse anglaise sort les violons
Et la critique, dans tout ça ? Aux anges. Le redoutable Paul Morley, plume acide du New Musical Express, salue un groupe qui fait une musique multi-couches pleine d’esprit et d’élégance, l’hebdo allant jusqu’à clamer que cette musique « réclame de nouveaux adjectifs ». Difficile de faire plus enthousiaste.
Le public suit, modestement d’abord : numéro 34 dans les charts albums anglais. Pas un raz-de-marée, mais une fondation. Avec le recul, c’est devenu LE disque le plus connu de toute la discographie XTC, celui dont Partridge et Moulding diront que leur carrière a vraiment commencé là. Pitchfork l’a classé parmi les meilleurs albums des seventies. Pas mal pour une bande de provinciaux.
Moralité : en 1979, pendant que la planète rock se chamaillait entre punks crachant et discoteux paillettes, quatre types de Swindon ont sorti un disque de guitares anguleuses qui a tranquillement inventé une partie du son des années 80. « Drums and Wires », c’est l’art de la pop maligne, celle qui ne se prend pas au sérieux tout en étant diablement sérieuse. À redécouvrir d’urgence, le volume à fond.
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