XTC, Oranges & Lemons : le Sgt. Pepper psychédélique de Swindon
Il y a des groupes qui méritent mille fois mieux que leur destin commercial, et XTC en est l’exemple parfait. Ces enfants de Swindon, petite ville ouvrière du sud de l’Angleterre, comptent parmi les songwriters les plus doués de leur génération, héritiers directs des Beatles et des Kinks. En 1989, dix ans après l’électrique « Drums and Wires », le groupe mené par Andy Partridge accouche de « Oranges & Lemons », un double album foisonnant, son grand oeuvre psychédélique, sa tentative avouée de rivaliser avec les sommets du genre.
La pochette, à elle seule, annonce le programme. Couleurs criardes, motifs en forme de soleil, graphisme résolument inspiré de l’imagerie hippie de 1967, elle proclame fièrement son amour du psychédélisme. À l’intérieur, seize chansons déploient un univers mélodique d’une richesse étourdissante, où chaque morceau regorge d’idées, de ponts inattendus, de trouvailles d’arrangement. C’est l’album d’un groupe qui ne se refuse rien, qui veut tout dire, tout essayer, tout réussir.
Le maire des simplets
Le single phare s’appelle « The Mayor of Simpleton », et c’est une merveille de pop pure. Sur une ligne de basse bondissante et un refrain irrésistible, Andy Partridge y chante son incapacité à faire le malin avec les mots savants, déclaration d’amour d’un homme simple à la femme qu’il aime. Le morceau devient, ironie du sort, l’un des plus gros succès du groupe, prouvant que l’intelligence et l’accessibilité peuvent faire bon ménage. « King for a Day », chanté par le bassiste Colin Moulding, offre un autre sommet pop, satire mordante de l’ambition sociale.
Mais « Oranges & Lemons » ne se résume pas à ses singles. « Garden of Earthly Delights » ouvre le bal avec une exubérance tropicale, « The Loving » déploie ses choeurs solaires, « Chalkhills and Children » referme l’album sur une berceuse aérienne et mélancolique. Partout, on retrouve cette écriture ciselée, ces harmonies vocales sophistiquées, ce goût du détail qui distingue XTC du tout-venant de la pop. Le guitariste Dave Gregory, multi-instrumentiste hors pair, apporte sa couleur à cet édifice baroque.
Un groupe qui ne monte plus sur scène
Il faut rappeler une particularité essentielle de XTC. Depuis 1982 et une crise d’angoisse de scène paralysante d’Andy Partridge, le groupe a tout bonnement cessé de donner des concerts. Devenu une pure formation de studio, il consacre toute son énergie à la perfection de ses enregistrements. « Oranges & Lemons », enregistré à Los Angeles avec le producteur Paul Fox, bénéficie de ce soin maniaque, de cette obsession du son juste, qui en fait un disque d’une finition exemplaire.
Cette absence de scène explique sans doute en partie pourquoi XTC n’a jamais connu la gloire stadium qu’il méritait. Sans tournées, pas de grand culte populaire, juste l’admiration sans bornes des connaisseurs et des autres musiciens. L’album connaîtra pourtant un joli succès aux États-Unis, signe que le talent finit toujours par percer un peu. Mais le grand public passera largement à côté de ce trésor.
L’art du studio poussé à la perfection
Andy Partridge, le cerveau de XTC, est un personnage fascinant et complexe. Songwriter d’une fertilité inouïe, perfectionniste maladif, il a fait de sa phobie de la scène une force créative. Privé du défouloir du concert, il a transformé le studio en laboratoire, en terrain de jeu infini où chaque idée peut être explorée, polie, sublimée. « Oranges & Lemons » est l’aboutissement de cette démarche, un disque où rien n’est laissé au hasard, où chaque harmonie vocale, chaque trouvaille d’arrangement a été pensée et repensée.
L’enregistrement à Los Angeles, loin de la grisaille de Swindon, a sans doute contribué à la luminosité de l’album. On sent dans ces chansons une joie solaire, une exubérance colorée, qui tranchent avec le ciel anglais. Le producteur Paul Fox a su capter cette énergie tout en préservant la richesse harmonique caractéristique du groupe. Le résultat est un disque généreux, presque trop, qui demande plusieurs écoutes pour révéler toute sa richesse, mais qui récompense largement l’auditeur patient.
Anecdote révélatrice du paradoxe XTC, malgré son succès critique et un joli accueil commercial aux États-Unis, le groupe restera toujours dans une semi-confidentialité, adoré des connaisseurs et ignoré des foules. Cette injustice n’a fait que renforcer son statut de groupe culte, de trésor que l’on se transmet entre passionnés.
On soulignera enfin la générosité folle du format choisi, ce double album qui aurait pu virer à l’indigestion entre des mains moins inspirées. Loin de diluer le propos, l’abondance de chansons révèle au contraire l’inépuisable inventivité d’Andy Partridge et de Colin Moulding, capables d’enchaîner les trouvailles mélodiques sans jamais se répéter. Chaque écoute fait surgir un détail neuf, une harmonie cachée, un contrechant malicieux, et c’est ce qui fait de « Oranges & Lemons » un disque dont on ne se lasse jamais vraiment.
Avec le temps, « Oranges & Lemons » s’est imposé comme un classique secret, l’un de ces disques que se transmettent les amateurs éclairés comme un mot de passe. Trop riche pour une écoute distraite, il révèle ses trésors à qui prend le temps de s’y plonger. C’est le « Sgt. Pepper » d’un groupe qui n’a jamais eu le succès des Beatles mais qui, sur le plan de l’écriture pure, n’avait pas grand-chose à leur envier. Une splendeur à redécouvrir d’urgence.
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