The The : quand Matt Johnson collait un thermomètre dans le fondement de l’Empire
Novembre 1986. Pendant que le reste de la planète pop se trémousse sur des synthés en plastique fluo et des coupes de cheveux financées par la laque, un type seul dans son coin balance une bombe à fragmentation déguisée en disque de variété de luxe. Ce type, c’est Matt Johnson. Le groupe, c’est The The, ce qui veut tout dire et rien dire (essayez donc de le crier dans un concert). Et le disque, c’est « Infected », neuf titres qui puent la sueur tropicale, le pétrole et la mauvaise conscience occidentale. Accrochez vos ceintures, on entre dans le tunnel et personne ne ressort indemne.
Premier truc à comprendre : The The, ce n’est pas vraiment un groupe, c’est un cerveau. Matt Johnson, gamin de l’East End londonien, en est le maître d’oeuvre absolu, l’auteur, le chef d’orchestre, le paranoïaque en chef. Il s’entoure de pointures (Johnny Marr des Smiths débarquera plus tard, mais c’est une autre histoire) tout en gardant la télécommande bien serrée dans son poing. « Infected », c’est son monde, sa colère, sa vision. Et sa vision en 1986, c’est celle d’un homme qui regarde l’Angleterre se faire bouffer de l’intérieur.
Thatcher, ce poison lent
Car oui, mes agneaux, « Infected » est avant tout un brûlot politique, et Johnson ne s’en cache pas une seconde. Il l’a dit lui-même, cash : « Infected was my reaction to the growing stranglehold of Thatcherism. » Traduction pour les fâchés avec la langue de Shakespeare : sa réponse à l’étranglement progressif du thatchérisme. On est en plein milieu des années de plomb de la Dame de Fer, l’Angleterre des mineurs matraqués, du fric-roi et du chacun-pour-soi érigé en philosophie d’État. Johnson regarde tout ça et il a la nausée. Une nausée magnifique, qu’il transforme en chansons.
Mais le génie du bonhomme, c’est de ne jamais se contenter du tract syndical. « Infected » parle aussi de sexe, de maladie, de culpabilité, de désir et de pourriture morale, le tout enrobé dans des arrangements somptueux. Le sexe et la politique, la chair et le capital : tout se contamine, tout s’infecte, d’où le titre. Subtil comme une perceuse, mais efficace comme une gifle.
« Heartland », ou le 51e État qui ne veut pas dire son nom
Et puis il y a « Heartland ». Le tube. L’un des meilleurs scores commerciaux du groupe dans les charts britanniques. Sauf que ce tube-là, c’est un cheval de Troie. Sous ses cuivres chaleureux et son refrain qui colle au crâne, Johnson assène le vers qui restera : « This is the 51st state of the USA. » Voilà. L’Angleterre réduite au rang de 51e État américain, vassale, colonisée culturellement et économiquement par l’Oncle Sam. Le coup de pied dans la fourmilière nationale.
Johnson visait précisément, et il l’a expliqué : il s’attaquait, dit-il, à « those working class Tories and middle class who still think Britain is on a par economically with France and Germany. » Ces conservateurs des classes populaires et ces bourgeois persuadés que la Grande-Bretagne joue encore dans la cour de la France et de l’Allemagne. Boum. En une phrase, il fait exploser la fierté nationale d’un Empire qui ne sait pas qu’il est mort. C’est méchant, c’est lucide, c’est terriblement bien vu. Et quarante ans plus tard, on se demande encore s’il n’avait pas tout pigé avant tout le monde.
Un disque qui se regarde autant qu’il s’écoute
Maintenant, parlons de la folie totale. Parce que Matt Johnson, pas du genre à faire les choses à moitié, ne s’est pas contenté d’enregistrer un album. Il a tourné un film. Un long-métrage vidéo couvrant l’intégralité du disque, une chanson après l’autre, avec un budget conséquent pour l’époque. Du jamais vu, bien avant que MTV n’impose le format. Le bonhomme envoie ses équipes tourner aux quatre coins du globe : New York, mais aussi l’Amérique du Sud, parce que tant qu’à dénoncer l’impérialisme occidental, autant aller filmer là où il fait ses dégâts.
Au générique des réalisateurs, du beau monde, dont Tim Pope, l’homme des clips de The Cure, et Peter « Sleazy » Christopherson, figure de l’underground industriel (Throbbing Gristle, Coil), excusez du peu. Le résultat passe sur Channel 4 fin 1986, atterrit sur MTV, tourne dans les salles indépendantes du monde entier puis débarque en VHS. Un objet total, sombre, malsain, ambitieux jusqu’à la démesure.
Production de luxe pour cauchemar éveillé
Côté son, justement, « Infected » est un bijou d’orfèvrerie noire. On est loin du punk crachoté à trois accords. Johnson sculpte une production léchée, riche, pleine de cuivres, de percussions moites, de claviers cinématographiques, une sorte de funk apocalyptique pour fin de civilisation. C’est dansant et flippant à la fois, glamour et putride, le genre de disque qu’on écoute en costard taché de sang. La beauté formelle au service de la pourriture du propos : voilà le grand écart que peu d’artistes osent, et que Johnson réussit haut la main.
La critique, dans l’ensemble, a salué l’ambition et la cohérence du machin, et les années n’ont fait que renforcer sa cote : on le cite régulièrement comme l’un des disques politiques majeurs de la décennie, un brûlot dont la pertinence n’a, hélas, jamais cessé d’augmenter. Quarante ans après, l’Occident regarde toujours son nombril pendant que le monde brûle, et « Infected » résonne comme une prophétie qu’on aurait dû écouter.
Moralité, bande de veinards : si vous croyez que la pop des années 80 se résume à des épaulettes et des refrains débiles, posez l’aiguille sur cette galère somptueuse. C’est l’un des grands disques en colère de tous les temps, signé d’un type seul contre tous qui avait compris que le poison était déjà dans nos veines. Foncez le dénicher en vinyle, et écoutez-le fort. Très fort.
Plus de The THE
Voir la fiche artiste →La note des passionnés
Pas encore noté
Donnez votre note
Continuer l'exploration


