The Wild, the Innocent & the E Street Shuffle
L’innocence et le shuffle
Novembre 1973. Bruce Springsteen publie son deuxième album, The Wild, the Innocent and the E Street Shuffle, et fait un pas décisif vers la définition de ce qui sera son son et son univers poétique. L’album est plus long, plus ambitieux et plus varié que le premier. Les chansons prennent leur temps, développent leurs thèmes, laissent les arrangements se déployer dans des directions que la plupart des albums pop de l’époque n’auraient pas osé explorer.
Rosalita (Come Out Tonight) est la grande déclaration de joie de Springsteen, une chanson de huit minutes sur la conquête amoureuse avec une énergie festive et une générosité qui rappellent Van Morrison à son meilleur. Clarence Clemons joue le saxophone avec une plénitude et un swing qui donnent à la chanson sa couleur soul, et Springsteen chante en accumulant les images et les détails concrets d’un garçon qui essaie de convaincre une fille de sortir avec lui. C’est de la comédie romantique mise en musique, et c’est une des plus belles chansons de sa carrière.
4th of July, Asbury Park (Sandy) est le contrepoint mélancolique : une ballade lente sur la fin de l’été, les grandes roues qui s’arrêtent, les amours de saison qui s’éteignent avec les illuminations du parc d’attractions. La voix de Springsteen y est plus douce et plus intimiste que sur le reste de l’album, et l’accordéon de Danny Federici donne à l’arrangement une couleur folk et nostalgique qui est particulièrement touchante.
New York City Serenade
New York City Serenade clôt l’album avec une durée de dix minutes, la plus longue de sa discographie à ce stade. La chanson commence avec un piano solo de David Sancious qui construit une introduction quasi classique, avant que le groupe n’entre progressivement et que Springsteen ne commence à chanter une série de portraits new-yorkais nocturnes. La structure de la chanson est libre et narrative, s’autorisant des transitions entre des états musicaux très différents sans que la cohérence globale en souffre.
Incident on 57th Street est une autre pièce longue et épique, une histoire d’amour entre deux personnages de la ville qui cherchent chacun une issue vers autre chose. Springsteen y développe sa faculté de raconter des histoires avec des détails si précis et si vivants que les personnages semblent réels, existant dans des appartements et des rues qu’on peut presque toucher.
La section rythmique, avec Tallent à la basse et Lopez à la batterie, est plus souple et plus jazz que sur l’album précédent. L’influence de la soul et du rythm and blues s’entend dans les arrangements des sections rythmiques, et cette dimension dansante sous-tend même les moments les plus dramatiquement tendus.
La promesse tenue
Deux ans après ce deuxième album, Born to Run fera de Springsteen une star mondiale. Mais les deux premiers albums sont les fondations indispensables de cette trajectoire : ils montrent un artiste qui travaille, qui cherche, qui refuse de se limiter à un format simple, et qui construit chanson après chanson un univers cohérent et habitable.
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