1972 Album

Saint Dominic’s Preview

par Van MORRISON

4,0
Sortie 1972

Van Morrison, juillet 1972. L’Irlandais de Belfast est à San Francisco depuis quelques années maintenant, et sa musique reflète ce déplacement transatlantique avec une poésie particulière. « Saint Dominic’s Preview » est son sixième album solo et l’un de ses meilleurs, un disque qui mêle la tradition celtique de son pays natal, le rhythm and blues américain qui l’a formé musicalement, et une spiritualité personnelle qui traverse toute sa carrière.

Van Morrison n’a jamais fait de musique de genre au sens strict. Depuis « Astral Weeks » en 1968, il explore un territoire qui lui appartient : une musique qui emprunte au jazz, au folk irlandais, au blues, au gospel, au country, sans s’arrêter à aucune de ces cases. « Saint Dominic’s Preview » continue cette exploration avec la même liberté et la même confiance dans l’instinct musical plutot que dans les formules établies.

« Jackie Wilson Said (I’m in Heaven When You Smile) » est la chanson la plus immédiatement joyeuse de l’album, un hommage au chanteur soul américain que Morrison admirait depuis son adolescence en Irlande du Nord. Il est fascinant de penser que ce gamin de Belfast qui écoutait Jackie Wilson sur Radio Luxembourg dans les années cinquante devenait quelques années plus tard un artiste d’une stature équivalente. « Jackie Wilson Said » capture cette joie de la découverte musicale, ce sentiment d’élévation que provoque la grande musique soul.

« Listen to the Lion » est aux antipodes : une chanson lente, méditatives, construite sur une mélodie simple qui se déroule sur dix minutes dans la version album, avec des sections improvisées où Morrison laisse sa voix explorer des territoires entre le chant et la vocalise instrumentale. C’est une des séquences les plus hypnotiques de sa discographie, une musique qui demande du temps et de l’attention mais qui donne en retour quelque chose de difficile à décrire rationnellement.

La chanson titre « Saint Dominic’s Preview » est une de ces compositions où Morrison mêle des images de Belfast, de San Francisco, d’une messe catholique, d’un diner américain, créant une géographie personnelle qui n’obéit pas à la logique narrative conventionnelle mais qui dit quelque chose de vrai sur l’expérience d’être un immigrant irlandais dans l’Amérique des années soixante-dix. Ces images superposées, ces lieux qui coexistent dans la mémoire et l’imagination, c’est de la poésie musicale dans le sens le plus précis du terme.

Ted Templeman produit l’album avec une légèreté de touche qui convient bien à la nature de la musique. Les arrangements sont généreux mais jamais écrasants, laissant la voix de Morrison et sa guitare acoustique occuper l’espace central. Les musiciens qui l’accompagnent sont attentifs et discrets, suivant le chanteur dans ses variations d’humeur et de tempo avec une réactivité qui ressemble à de l’improvisation même quand tout est arrangé.

Morrison a une relation complexe avec sa propre célébrité et avec les attentes du public. Il est connu pour être parfois difficile en concert, changeant les setlists au dernier moment, quittant la scène si les conditions ne lui semblent pas bonnes. Mais cette intransigeance est le revers d’une intégrité artistique qui ne fait jamais de compromis sur la qualité de la musique. « Saint Dominic’s Preview » est le produit de cette intégrité, d’un artiste qui fait exactement ce qu’il veut faire sans se demander si ça va plaire.

« Redwood Tree » est une ballade folk qui montre une autre facette de Morrison, l’homme de nature, le contemplatif qui trouve dans les arbres et les paysages une résonance spirituelle qui complète la tradition mystique irlandaise dont il est issu. C’est une chanson simple et directe, sans artifice, et dans cette simplicité elle rejoint les ballades irlandaises traditionnelles dont elle est un lointain cousin.

« Saint Dominic’s Preview » est aujourd’hui considéré comme l’un des cinq ou six albums essentiels de la carrière de Van Morrison, une carrière qui en compte plusieurs dizaines. Cette densité d’oeuvres importantes est la marque d’un artiste qui a toujours travaillé avec la même concentration et la même exigence, quelle que soit la période de sa vie.

Van Morrison entretient depuis ses débuts une relation particulière avec la notion de transe musicale. Ses concerts les plus remarquables sont ceux où la musique semble dépasser le performeur et l’auditeur simultanément, créant un espace partagé où les catégories habituelles ne s’appliquent plus. Cette qualité spirituelle de la musique de Morrison, qui doit autant à l’héritage du gospel africain-américain qu’à la tradition mystique celtique irlandaise, est au coeur de ce qui le distingue de ses contemporains.

« Saint Dominic’s Preview » capture Morrison dans un de ces moments de grâce où tout se tient : la voix, les arrangements, les musiciens, et les textes forment un tout cohérent et expressif. Ce n’est pas le seul album de ce type dans sa discographie, mais c’est l’un de ceux où l’équilibre est le plus parfaitement maintenu.

Sur X : @VanMorrison

La note des passionnés

4,0 /5

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Saint Dominic’s Preview