Greetings From Asbury Park, N.J.
La naissance d’un poète
Janvier 1973. Bruce Springsteen publie Greetings from Asbury Park, N.J., son premier album, et Columbia Records découvre qu’elle a signé un artiste dont l’abondance verbale, l’énergie scénique et la profondeur émotionnelle ne correspondaient à aucun des formats commerciaux habituels. Le directeur artistique John Hammond avait cru en lui après l’avoir vu jouer en solo dans un café de New York. Ce qu’il avait vu était un jeune homme de vingt-trois ans capable de projeter une intensité et une présence scénique tout à fait inhabituelles pour quelqu’un à ce stade de sa carrière.
Les chansons du premier album sont des torrents de mots. Blinded by the Light ouvre avec une cascade d’images et de personnages qui s’enchaînent à une vitesse qui fait penser à Dylan dans ses années de beat poétique. Springsteen a clairement absorbé Highway 61 Revisited et Bringing It All Back Home avec une attention totale. Mais même à travers l’influence évidente, on entend une voix propre : ces rues, ces personnages, ces nuits d’été du New Jersey sont spécifiquement les siens.
For You est la chanson qui montre le mieux la dimension romantique et dramatique de Springsteen dès ce premier album. Une ballade épique avec des accords de piano qui montent progressivement, un chant qui commence doucement et grimpe vers quelque chose d’urgent et de désespéré. La construction de la chanson, sa façon de prendre le temps qu’il faut avant d’arriver au climax émotionnel, préfigure la façon dont Springsteen construira toutes ses grandes chansons.
Asbury Park et la Jersey Shore
Asbury Park, New Jersey, est la ville de bord de mer où Springsteen a développé sa musique dans les clubs et les bars de la promenade pendant les premières années de sa carrière. La ville est alors en déclin économique, avec des quartiers abandonnés et une économie touristique en crise après les émeutes de 1970. Cette atmosphère de beauté abîmée et de promesses non tenues nourrit directement la poétique de Springsteen : ses chansons sont peuplées de jeunes gens qui rêvent de partir, de fuir vers un ailleurs meilleur, de trouver dans la musique et l’amour une sortie de l’ordinaire.
Le groupe qui l’accompagne sur cet album est encore en formation. Clarence Clemons au saxophone, Garry Tallent à la basse, Vini Lopez à la batterie, David Sancious aux claviers, Danny Federici à l’orgue : ce sont les premiers membres de ce qui deviendra le E Street Band, mais sans encore ce nom ni cette identité collective.
Mike Appel et Jim Cretecos produisent l’album avec une sobriété qui convient à la nature du projet : ce sont des chansons, pas des productions. Ce qui compte, c’est que les mots soient audibles et que l’énergie soit captée. Les deux conditions sont remplies.
Le premier chapitre d’une grande histoire
Commercialement, l’album ne décolle pas immédiatement. Mais les critiques de la presse rock spécialisée y voient quelque chose d’important. Jon Landau, qui deviendra plus tard son manager, écrit une de ces critiques enthousiastes qui ouvrent des portes. La lente construction de la réputation de Springsteen depuis ce premier album jusqu’à Born to Run en 1975 est l’histoire d’un talent authentique qui trouve progressivement son public.
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