Bruce Springsteen avait mis trois ans à sortir « Darkness on the Edge of Town » après le succès de « Born to Run » en 1975. Ces trois ans avaient été occupés par des batailles légales avec son ancien manager Mike Appel qui lui avaient interdit d’entrer en studio, puis par une période intense de travail et de réflexion sur ce qu’il voulait dire ensuite. Le résultat, sorti en juin 1978, est profondément différent de « Born to Run » dans son ton et son ambition : plus sombre, plus austère, moins romantique dans sa vision de l’Amérique, mais peut-être plus honnête et plus durable.
« Born to Run » avait été un album sur l’évasion, sur la jeunesse qui cherche à fuir les contraintes d’une vie ordinaire dans une petite ville du New Jersey. « Darkness on the Edge of Town » est l’album qui vient après l’évasion et qui montre ce qu’on trouve quand on arrive de l’autre côté. Ce qu’on trouve, selon Springsteen, c’est la même Amérique avec les mêmes inégalités et les mêmes limitations, mais vue maintenant avec les yeux d’un adulte qui ne peut plus se contenter des illusions de l’adolescence.
« Badlands » ouvre l’album avec l’une des introductions les plus puissantes de la discographie de Springsteen. La guitare de Steven Van Zandt et la propre guitare de Springsteen se répondent sur un riff initial avant que la batterie de Max Weinberg n’entre et que tout le groupe ne s’emballe dans un groove qui porte la chanson jusqu’à un climax qui dit tout ce que l’album cherche à dire : l’aspiration et la frustration, la beauté et la résistance, la conviction que quelque chose de meilleur existe même quand tout semble indiquer le contraire.
« Adam Raised a Cain » est la chanson qui établit le plus clairement les thèmes de l’album : le père et le fils, l’héritage des luttes et des échecs, la façon dont une génération transmet à la suivante à la fois ses espoirs et ses limites. Springsteen chante avec une intensité qui dit que ce texte n’est pas métaphorique mais autobiographique, qu’il parle de Douglas Springsteen son père et de la relation difficile et complexe qu’il a eue avec lui.
« The Promised Land » est l’une des déclarations de foi les plus sincères que Springsteen ait jamais écrites. La terre promise dont il parle n’est pas un paradis religieux mais une Amérique possible, une version du rêve américain accessible aux gens ordinaires qui travaillent dur et qui refusent de renoncer à l’idée que leur vie peut avoir une dignité et une signification. La façon dont il chante ce texte, avec une conviction qui n’admet pas le cynisme comme réponse, est ce qui le distingue de la plupart de ses contemporains qui regardaient l’Amérique avec ironie ou distance.
« Racing in the Street » est la ballade centrale de l’album, une chanson sur les coureurs automobiles du dimanche soir qui cherchent dans la vitesse une forme de liberté et d’identité que leur vie ordinaire ne leur offre pas. La mélodie, jouée par Roy Bittan au piano, est l’une des plus belles que Springsteen ait écrites, et la façon dont la chanson monte progressivement vers une conclusion émotionnellement déchirante est un exemple de ce que la construction dramatique peut faire dans le format chanson.
Clarence Clemons au saxophone est la voix instrument la plus distinctive de l’E Street Band, et sur « Darkness on the Edge of Town », son jeu trouve un équilibre parfait entre la présence et la discrétion. Il n’envahit pas les chansons mais y arrive au moment exact où il faut, apportant une chaleur et une plénitude sonores qui font que son absence serait immédiatement perceptible.
« Streets of Fire » et « Something in the Night » explorent les territoires les plus sombres de l’album, des chansons sur la désillusion et sur la façon dont les espoirs se transforment en résignation. Springsteen ne laisse pas ces thèmes être le dernier mot : la résistance à la résignation est ce que l’album dit dans son ensemble, même quand les chansons individuelles peignent des tableaux difficiles.
« Prove It All Night » et « Darkness on the Edge of Town » ferment l’album sur des notes qui disent que le voyage continue, que la recherche n’est pas terminée, que la lutte pour quelque chose de meilleur ne peut pas s’arrêter même quand les circonstances semblent la rendre inutile. C’est le message central de cet album et de toute la période artistique de Springsteen qui a culminé avec « The River » en 1980 et « Nebraska » en 1982.
« Darkness on the Edge of Town » est souvent cité par les musiciens qui ont grandi avec lui comme l’album qui leur a dit quelque chose d’essentiel sur ce que la musique peut faire : dire la vérité sur des vies ordinaires avec une beauté et une force qui transforment ces vies en quelque chose de digne d’être chanté. C’est la qualité la plus rare dans la musique populaire, et Springsteen l’a atteinte ici de façon exemplaire.
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