1986 Album

Graceland

par Paul SIMON

4,0
Sortie 1986
Artiste Paul SIMON
Genres folk rock · soft rock

1986 : le jour où Paul Simon a fait sauter la baraque

Imaginez la scène. Milieu des années 80. Paul Simon, l’ex-moitié du duo le plus poli de l’histoire du folk, traverse une dépression carabinée et une carrière qui sent le sapin. Le type qui chantait « Bridge Over Troubled Water » est rangé au rayon des reliques. Et puis un jour, un copain lui glisse une cassette pirate dans les pattes. Pas n’importe quelle cassette : du mbaqanga, ce « township jive » qui rugit dans les rues de Soweto. Boum. Le bonhomme tombe raide dingue. Il le dira plus tard : il a ressenti « l’affection presque mystique et l’étrange familiarité » en entendant la musique sud-africaine pour la première fois. Traduction rock’n’roll : il a pris une claque dans la tronche et il ne s’en est jamais remis. De cette claque allait naître « Graceland », l’un des albums les plus monumentaux, les plus dansants et les plus controversés de la décennie. Accrochez-vous, ça secoue.

Johannesbourg sous embargo : le coup de poker le plus risqué de sa vie

Là où l’histoire devient brûlante : en 1986, l’Afrique du Sud, c’est l’apartheid pur jus, la ségrégation raciale érigée en système d’État. Et l’ONU avait dégainé un boycott culturel en bonne et due forme : interdiction pour les artistes, écrivains et musiciens du monde entier d’aller fricoter avec le régime de Pretoria. On ne met pas un pied là-bas, point barre. Et que fait notre Paul ? Il y va. Il débarque à Johannesbourg, micros sous le bras, pour enregistrer avec des musiciens noirs sud-africains. Autant vous dire que ça a hurlé dans les chaumières militantes.

Artists United Against Apartheid lui est tombé dessus à bras raccourcis, l’ambassadeur ghanéen à l’ONU l’a condamné, et le Congrès national africain (ANC) l’a carrément banni du pays et collé sur la liste noire des Nations unies pour violation du boycott. Le bazar intégral. Simon, lui, n’a jamais flanché. Il a balancé, droit dans les yeux : « Je savais que je serais critiqué si j’y allais, même si je n’allais pas enregistrer pour le gouvernement… Je suivais mon instinct musical. » Et le plus savoureux dans cette embrouille géopolitique : le Comité anti-apartheid de l’ONU, lui, a fini par soutenir le disque, parce qu’il mettait en lumière des musiciens noirs sud-africains et n’apportait pas un kopeck au régime raciste. L’histoire est un sport de contact, et Simon a pris tous les coups avant de gagner aux points.

Les vrais héros : Ladysmith, Bakithi et la bande de Soweto

Parce qu’il faut quand même remettre l’église au milieu du village : « Graceland » n’est pas un disque de Paul Simon. C’est un disque de Paul Simon ET d’une armée de génies sud-africains qu’on a trop longtemps laissés dans l’ombre. Simon a bossé à l’envers, l’aveu est de lui : « Je faisais les choses dans l’autre sens. Les pistes précédaient les chansons. On travaillait en improvisant. » Autrement dit, il a posé ses mots sur des grooves déjà en feu, pondus par des musiciens qui n’avaient besoin de personne pour swinguer.

Au sommet de la pyramide : Ladysmith Black Mambazo, le choeur masculin de Joseph Shabalala, virtuoses de l’isicathamiya et du mbube, ces chants zoulous a cappella qui vous donnent la chair de poule. Et puis Ray Phiri, le guitariste dont le groupe Stimela cartonnait au pays et dont la patte irrigue tout l’album (« Crazy Love, Vol. II » porte sa marque). Sans oublier le coup de génie absolu : la ligne de basse de « You Can Call Me Al ». Bakithi Kumalo enregistre une mesure de notes descendantes, et pour le solo du milieu, les ingénieurs passent la bande à l’envers pour créer la mesure ascendante. Ce solo de basse qui vous reste collé dans le crâne pendant trois jours ? C’est de la magie de studio à l’ancienne, du bricolage de génie. Respect éternel.

Et tant qu’à parler du clip de « You Can Call Me Al » : Lorne Michaels, le boss du « Saturday Night Live », a soufflé l’idée, et c’est le grand échalas Chevy Chase (1,93 m) qui fait le playback des couplets pendant que Simon (1,63 m) joue les utilités à côté de lui. Le décalage de taille à lui seul vaut le détour. Un sommet de second degré, à des années-lumière des clips pompeux de l’époque.

« The Boy in the Bubble » : la prophétie en accordéon

Quand l’aiguille tombe sur la première plage, « The Boy in the Bubble », on comprend tout de suite qu’on n’est pas chez le concurrent. Un accordéon de squeezebox du groupe Tau Ea Matsekha venu du Lesotho ouvre le bal, suivi d’une batterie qui claque comme un coup de fouet, et Simon nous balance des images d’attentats à la bombe et de bébés sous scanner. Un tube de pop sur fond d’apocalypse moderne, avec ce refrain qui parle de « jours de miracles et de prodiges ». Personne, à l’époque, n’osait coller des paroles aussi cinglées sur une rythmique aussi joyeuse. C’est ça, le tour de force de « Graceland » : ça danse, ça pleure et ça réfléchit, le tout en trois minutes trente.

Et puis il y a « Diamonds on the Soles of Her Shoes », le bijou (sans mauvais jeu de mots) de l’album. Intro a cappella par Ladysmith Black Mambazo, Joseph Shabalala et un certain Youssou N’Dour en renfort, avant que le groove ne déboule et emporte tout sur son passage. Une cathédrale vocale zouloue qui débouche sur du pur bonheur pop. Frissons garantis à chaque écoute, même la quatre centième.

Verdict : le Grammy, les 16 millions et l’éternité

Le marché a tranché, et il a eu raison. « Graceland » devient le plus gros succès de la carrière de Simon, plus de 16 millions d’exemplaires écoulés sur la planète, et rafle le Grammy de l’Album de l’année en 1987. Le ringard qu’on enterrait deux ans plus tôt venait de signer le come-back du siècle, et accessoirement de faire entrer la musique sud-africaine dans les chaumières du monde entier. Combien de gamins ont découvert Ladysmith Black Mambazo grâce à ce disque ? Des millions.

Alors oui, on peut éterniser le débat sur le boycott, sur l’appropriation, sur qui a raison et qui a tort. C’est légitime, et Simon lui-même a porté cette histoire toute sa vie. Mais quand le disque tourne, quand la basse de Bakithi part à l’envers et que les voix de Ladysmith montent vers le ciel, il ne reste qu’une seule vérité : « Graceland » est un chef-d’oeuvre, un de ces albums qui justifient à eux seuls l’invention du tourne-disque. À ranger entre vos plus belles galettes, et à faire hurler très fort. Croyez-en un vieux briscard du rock : ils n’en font plus des comme ça.

Voilà. Maintenant, posez le vinyle, montez le son, et laissez Soweto entrer dans votre salon. Vous m’en direz des nouvelles.

La note des passionnés

4,0 /5

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