Sortie 1969

Il existe dans l’histoire du rock une poignée de voix qui ne ressemblent à rien d’autre. Sinatra avait la sienne, capable de donner à la platitude des paroles de tin pan alley la profondeur d’un roman. Coltrane avait la sienne sur son saxophone, une voix instrumentale qui pleurait et criait et priait. Et Tim Buckley avait une voix humaine qui pouvait en une fraction de seconde passer du murmure le plus intime au hurlement le plus libéré, couvrant quatre octaves avec une facilité qui laissait les autres chanteurs sans voix, justement. Happy Sad, sorti en mars 1969, est le disque où cette voix trouve enfin le cadre sonore à sa démesure.

Tim Buckley a 22 ans quand il enregistre Happy Sad. Il en est déjà à son troisième album, troisième variation sur une identité musicale qui se cherche et se trouve à chaque disque. Ses deux premiers disques, bien que remarquables et acclamés par la critique folk de Malibu et du Village, cherchaient encore leur voie entre la folk psychédélique et le songwriter conventionnel de la grande tradition. Ici, avec le producteur Jerry Yester et des musiciens de jazz comme Lee Underwood à la guitare et David Friedman au vibraphone, Buckley trouve quelque chose de radicalement nouveau , ou plutôt, il trouve une façon de faire sonner ce qui était toujours là, dans sa voix, sans que la musique autour de lui n’ait jamais été à la hauteur.

C’est de la jazz-folk, si l’on veut une étiquette, mais l’étiquette est insuffisante et réductrice. C’est surtout de la musique de l’espace, de la musique qui respire, qui prend son temps, qui refuse la tyrannie des trois minutes trente. Les chansons durent parfois sept, huit, neuf minutes. Les structures sont ouvertes, improvisées, flottantes comme du brouillard matinal sur un lac californien. « Strange Feelin' » s’étend sur huit minutes de pur groove contemplatif, la voix de Buckley improvisant autour des accords comme Miles Davis autour d’une gamme, s’éloignant et revenant, explorant les espaces entre les notes plutôt que les notes elles-mêmes.

« Buzzin’ Fly » est peut-être le titre le plus immédiatement saisissant, une chanson d’amour déguisée en voyage intérieur, avec ce vibraphone cristallin de David Friedman qui donne à l’ensemble une légèreté de rêve éveillé, de souvenir heureux qu’on n’arrive pas tout à fait à saisir. La guitare 12 cordes de Buckley, sa voix qui monte, descend, tourne, bifurque , c’est une composition qui existe hors du temps, qui pourrait aussi bien dater des années quarante que d’une session de demain.

« Love From Room 109 at the Islander (on Pacific Coast Highway) » est une chanson d’amour au titre géographiquement précis et au contenu émotionnellement universel. Buckley décrit une chambre de motel sur la Pacific Coast Highway , on entend presque le bruit de l’océan derrière les vitres, on sent la lumière particulière du soir californien, on ressent l’abandon du moment présent que seuls l’amour et la mer peuvent provoquer simultanément. Quelqu’un qui n’a jamais mis les pieds en Californie peut se retrouver dans cette chanson. Quelqu’un qui n’a jamais été amoureux aussi, d’ailleurs, parce que Buckley écrit sur les émotions universelles avec une précision qui dépasse la géographie.

Ce qui est tragique dans l’histoire de Tim Buckley, c’est que ses albums les plus ambitieux , Happy Sad, Lorca, Starsailor , sont aussi ceux qui l’aliénèrent le plus largement son public. Chaque disque l’éloignait un peu plus de la radio, de la folk conventionnelle, des salles de concert remplies et des agents contents. Il choisissait systématiquement l’audace artistique sur le confort commercial, la vérité musicale sur la répétition de ce qui avait fonctionné la fois précédente.

Sur Happy Sad, il est encore assez accessible pour qu’un auditeur curieux puisse l’approcher sans carte ni guide. C’est la dernière fois que Buckley fait de la musique « belle » au sens traditionnel, au sens où la beauté est immédiatement perceptible même à une première écoute, avant de plonger dans les eaux plus sombres et plus expérimentales de ses albums suivants. Et « belle » est ici le compliment d’une puissance absolue , cette beauté est réelle, viscérale, bouleversante, du genre à vous couper la respiration à l’improviste.

Lee Underwood, le guitariste fidèle de Buckley, racontera plus tard dans ses mémoires que ces sessions furent parmi les plus libres et les plus joyeuses de leur longue collaboration. Il y avait dans le studio une atmosphère de découverte permanente, une confiance dans l’instant et dans les autres musiciens qui se ressent à l’écoute. Ce n’est pas de la musique planifiée dans ses moindres détails , c’est de la musique vécue, capturée dans son mouvement naturel.

Sur X : @timbuckley

Tim Buckley mourra d’une overdose d’héroïne en juin 1975, à 28 ans , le même âge que Jimi Hendrix, Janis Joplin, Jim Morrison, Brian Jones et Kurt Cobain. Il laisse derrière lui neuf albums d’une cohérence artistique stupéfiante et un fils , Jeff Buckley , qui héritera de la voix paternelle et en fera une chose encore différente, encore plus miraculeuse par moments, avant de mourir lui aussi jeune, noyé dans le Mississippi en mai 1997.

Le titre Happy Sad est à la fois une description parfaite du son de l’album , joyeux et mélancolique simultanément, comme la meilleure musique l’est toujours, comme la vie l’est toujours , et un autoportrait de son créateur. Tim Buckley était un homme heureux et triste en même temps, vivant dans les deux états avec la même intensité, incapable de choisir entre eux et probablement peu désireux de le faire. C’est ce paradoxe vivant, cette dualité assumée, qui fait de cet album une oeuvre à nulle autre pareille dans le catalogue du rock américain.

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Happy Sad