Tim Buckley est l’artiste folk américain qui a poussé le plus loin la recherche vocale , qui a utilisé sa voix de ténor comme un instrument à part entière, explorant des techniques empruntées au free jazz, au chant mélismatique arabe et à l’improvisation avant-gardiste d’une façon que personne avant lui n’avait tenté dans la musique populaire. Starsailor, son cinquième album sorti en 1970, est l’aboutissement radical de cette recherche.
L’album est produit par Buckley lui-même avec Larry Beckett, son collaborateur lyrique depuis le début. Mais Starsailor est surtout le résultat de sa rencontre avec le groupe de free jazz qui l’accompagne : Lee Underwood à la guitare électrique, John Balkin à la basse, Maury Baker aux percussions, et surtout Bunk Gardner qui avait joué avec Frank Zappa et les Mothers of Invention. Ces musiciens habitués à l’improvisation libre donnent à Buckley le cadre d’expression qu’il cherchait.
La voix de Buckley sur Starsailor n’a plus grand chose à voir avec la voix qu’il utilisait sur ses premiers albums folk. Elle s’t plonge dans des registres extrêmes , du plus grave au plus aigu en quelques secondes , ornemente de glissandos et de mélismes qui ressemblent à du chant turc ou indien, improvise des lignes mélodiques qui suivent leur propre logique interne sans considération pour la forme chanson conventionnelle.
« Moulin Rouge » ouvre l’album et pose immédiatement le décor : une musique qui n’est pas du folk, pas du rock, pas du jazz dans sa forme conventionnelle, mais quelque chose qui appartient à toutes ces traditions et à aucune. La guitare de Underwood joue des harmoniques et des dissonances, les percussions de Baker créent un espace rythmique flottant, et par-dessus tout ça, la voix de Buckley invente sa propre topographie sonore.
« Starsailor » elle-même , le titre éponyme , est peut-être la pièce la plus ambitieuse : douze minutes d’improvisation vocale d’une liberté totale, Buckley emmenant sa voix là où les techniques conventionnelles n’iraient jamais, créant des sons qui n’ont pas de nom dans la tradition vocale classique mais qui ont une logique émotionnelle et esthétique propre.
L’album est un échec commercial , peut-être le plus évident de la discographie de Buckley. Son label refuse de le distribuer largement, les radios ne peuvent pas le passer, le public qui l’avait aimé sur ses premiers albums est désarçonné. C’est le prix habituel de l’expérimentation radicale dans l’industrie musicale : l’isolation commerciale.
Buckley répondra à cet échec en changeant de direction , ses albums suivants, notamment Greetings from L.A. en 1972, seront plus funky, plus accessibles, moins expérimentaux. Ce n’est pas une capitulation mais une exploration différente , Buckley cherchait toujours quelque chose, pas toujours la même chose.
Tim Buckley mourra d’une overdose de morphine en juin 1975, à 28 ans. Son fils Jeff Buckley, qui ne l’avait pratiquement pas connu, deviendra lui aussi un artiste adulé avant de mourir noyé dans le Mississippi en 1997, à 30 ans. Cette double mort prématurée de père et fils est l’une des tragédies les plus sombres de l’histoire de la musique populaire.
Starsailor est l’album le plus difficile de Buckley et peut-être le plus important. Il dit quelque chose sur les limites de ce que la voix peut faire , et sur le fait que ces limites sont beaucoup plus éloignées qu’on ne le croit généralement. C’est un album pour les amateurs de jazz free, de musique expérimentale, de voix utilisées comme instruments. Il ne plaira pas à tout le monde. Mais pour ceux qu’il atteint, il est indispensable.
Jeff Buckley, le fils de Tim, reprendra « Once I Was » de son père en concert , l’une des rares occasions où il aura reconnu publiquement l’influence de Tim sur son propre travail. Jeff avait une relation compliquée avec l’héritage paternel , il voulait être lui-même, pas « le fils de ». Mais la filiation musicale était évidente : le même rapport à la voix comme instrument total, la même capacité à habiter un espace sonore avec une intensité rare.
L’influence de Starsailor sur les musiciens d’avant-garde des décennies suivantes a été progressive mais réelle. Des artistes comme Antony Hegarty (Antony and the Johnsons), dont l’usage de la voix comme instrument d’exploration émotionnelle et sonore rappelle directement Buckley, ont cité Starsailor comme une référence. Cette influence souterraine, transmission de génération en génération, est la vie longue des oeuvres radicales.
La beauté de Starsailor n’est pas immédiate , elle demande une écoute patiente et une disposition à s’éloigner des repères habituels de la mélodie et du rythme. Mais pour ceux qui font cet effort, l’album révèle une musicienne vocale d’une originalité absolue qui n’a pas d’équivalent dans la tradition folk américaine. C’est de la musique qui pousse aux limites de ce qu’on peut appeler « chanson » , et cette poussée aux limites est précisément ce qui la rend précieuse.
La discographie complète de Tim Buckley , neuf albums en neuf ans , est l’une des trajectoires les plus étonnantes du folk et du rock américain. De la folk acoustique de ses débuts au funk de Greetings from L.A. en passant par l’avant-garde de Starsailor et le jazz poétique de Lorca, il a exploré plus de territoires musicaux en une décennie que la plupart des artistes en une carrière entière. Chaque album était une surprise, chaque direction un recommencement.
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