Il y a des artistes que le monde met du temps à entendre. Des voix qui murmurent quand le monde crie, qui choisissent la nuance quand le siècle préfère l’éclat. Nick Drake est le plus parfait exemple de cette tragédie de la discrétion magnifique. Five Leaves Left, son premier album sorti en 1969, n’a pratiquement pas existé commercialement à sa sortie. Cinq mille exemplaires vendus, pas de tournée de promotion, pas de passage radio. Et pourtant, ce disque est l’un des plus beaux jamais enregistrés en Grande-Bretagne.

Nick Drake a 20 ans quand il enregistre Five Leaves Left. Étudiant à Cambridge, il convainc Joe Boyd , producteur de Fairport Convention et de Nick Drake , de lui donner sa chance. Les sessions se déroulent à Londres entre 1968 et 1969, avec une liste de musiciens d’une qualité stupéfiante : Richard Thompson à la guitare, Danny Thompson à la contrebasse, Robert Kirby aux arrangements de cordes. Des musiciens qui savent jouer en écoutant, pas en imposant.

Le titre de l’album vient de ces petits carnets de feuilles à cigarettes , quand il ne reste que cinq feuilles, le carnet est presque vide. Métaphore douce d’une vie qui s’effiloche. On ne sait pas si Drake avait conscience de cette dimension autobiographique, mais elle est là, lisible rétrospectivement avec une précision qui donne le frisson.

« Time Has Told Me » ouvre l’album avec une économie parfaite , guitare acoustique en open tuning, voix de baryton douce et précise, contrebasse de Danny Thompson qui pulse comme un coeur calme. La chanson parle d’attente, de temps qui passe, d’amour promis mais incertain. Rien d’extraordinaire dans le sujet, tout dans le traitement : Drake chante comme si les mots étaient des choses fragiles qu’il faut poser délicatement.

« River Man » est peut-être la pièce la plus extraordinaire du disque. Arrangement de Robert Kirby pour cordes, en 5/4 , mesure inhabituelle qui donne à la musique un mouvement légèrement bancal, un flux qui ne correspond pas exactement à notre intuition du temps. La voix de Drake flotte dessus comme un objet à la surface d’un fleuve calme. John Lennon aurait dit que c’était la plus belle chanson qu’il avait entendue depuis des années. Peut-être. Le témoignage n’est pas vérifié mais il semble juste.

Les arrangements de cordes de Robert Kirby méritent un essai entier. Kirby avait 19 ans quand il les a écrits, encore étudiant en musique. Et pourtant ces arrangements sont d’une maturité et d’une sensibilité qui dépassent l’âge. Ils ne décorent pas les chansons , ils les habitent, ils leur donnent une profondeur supplémentaire sans en écraser la fragilité fondamentale. Kirby comprit instinctivement ce que Drake ne lui avait pas dit : ces chansons sont en verre, et tout ce qu’on met autour doit être léger.

Richard Thompson, avant de devenir la légende de Fairport Convention puis un artiste solo de premier plan, joue ici avec une discrétion exemplaire. Il ne cherche pas à briller , il cherche à servir, ce qui est infiniment plus difficile pour un guitariste de son niveau. Quelques notes, bien placées, qui changent tout.

Drake ne fera que deux autres albums , Bryter Layter en 1970, Pink Moon en 1972 , avant de mourir en novembre 1974, d’une overdose accidentelle d’antidépresseurs, à 26 ans. Pendant toute sa courte vie, il n’aura vendu que quelques milliers d’albums. Il ne jouera pratiquement jamais en concert après 1970, trop anxieux, trop incertain du réel pour affronter la présence physique d’un public.

Sur X : @nickdrake

La reconnaissance posthume sera lente mais inexorable. Dans les années quatre-vingt-dix, une publicité Volkswagen utilise « Pink Moon » et les ventes de ses albums explosent. Des millions de personnes découvrent alors une oeuvre qu’ils n’auraient pas dû manquer. Kate Bush, Robert Smith, Beth Orton, Norah Jones , tous reconnaissent sa dette. Paul Weller porte son t-shirt. Brad Pitt parle de lui dans les interviews.

Five Leaves Left : un album de printemps triste, de matinées grises et de lumière oblique sur un jardin anglais. Un album sur la distance entre les êtres et l’impossibilité de la combler. Un album magnifique, discret, essentiel , qui murmure encore cinquante ans après dans les oreilles de qui veut bien se taire pour l’entendre.

L’enregistrement lui-même est un chef-d’oeuvre de technique discrète. Joe Boyd avait une philosophie de production simple : capturer ce qui existe, ne pas fabriquer ce qui n’existe pas. Le studio dans lequel ils travaillaient était petit et relativement peu équipé par les standards de l’époque , pas de vingt-quatre pistes, pas d’effets électroniques sophistiqués. Cette contrainte est une bénédiction. Le son de Five Leaves Left est direct, vivant, respirant. On entend les doigts de Drake sur les cordes. On entend la résonance naturelle des instruments dans la pièce.

Les open tunings que Drake utilise , certains de son invention, ré-accordant sa guitare en façons que peu d’autres guitaristes avaient explorées , sont une dimension technique essentielle de l’album. Ces accordages permettent des sonorités qui n’existent pas en standard, des harmoniques qui flottent autour des notes fondamentales comme des fantômes musicaux. Drake passerait des heures à chercher ces accordages, à trouver la façon dont les cordes pouvaient résonner entre elles pour créer quelque chose d’inattendu.

Ce que Drake n’a jamais su, et qu’il est peut-être heureux de ne pas avoir su, c’est que son oeuvre allait survivre à ses contemporains les plus célèbres. En 1974, quand il mourut, peu de gens se souvenaient de lui. En 2000, il était déjà un mythe. Aujourd’hui, chaque génération le redécouvre avec la même stupéfaction tranquille : comment a-t-on pu ne pas entendre ça ? Comment a-t-on pu le laisser mourir dans l’indifférence ? Ces questions sans réponses sont le meilleur hommage qu’on puisse lui rendre.

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Five Leaves Left