Joni Mitchell. Los Angeles, 1971. Il n’y a peut-être pas dans toute l’histoire de la musique populaire d’album plus honnête que « Blue ». C’est une oeuvre d’une vulnérabilité totale, d’une mise à nu émotionnelle qui était sans précédent dans le rock de son époque. Là où la plupart des artistes construisent entre eux et leur public une distance protectrice, Mitchell abat tous les murs. Ses chansons sur « Blue » sont des confessions directes sur ses amours, ses pertes, ses peurs et ses désirs avec une franchise qui confond encore aujourd’hui les auditeurs qui entendent l’album pour la première fois.
Roberta Joan Anderson est née à Fort Macleod, Alberta, Canada, le 7 novembre 1943. Elle a appris la guitare seule, développant un système d’accordages ouverts alternatifs qui lui permettaient de trouver des harmonies que les guitaristes formés de façon conventionnelle ne cherchaient pas. Ces accordages propres à Mitchell donnent à sa musique sa couleur harmonique reconnaissable : des accords qui contiennent des tensions non résolues, des dissonances douces qui disent quelque chose sur sa façon de percevoir le monde.
« Little Green » est la chanson la plus secrète et la plus déchirante de l’album. Mitchell l’avait écrite sur la fille qu’elle avait donnée en adoption en 1965, deux ans avant sa célébrité, quand elle était une mère célibataire sans ressources à Toronto. Pendant des décennies, elle n’avait pas voulu parler ouvertement de cette chanson. La mettre sur l’album était déjà un acte de courage immense. L’harmonie de guitare et la voix qui raconte sans pathos la douleur d’une séparation que les circonstances avaient rendue nécessaire : c’est un des moments les plus poignants de toute sa discographie.
« A Case of You » est peut-être la plus belle chanson d’amour de la décennie. Écrite sur sa relation avec James Taylor, ou peut-être sur plusieurs relations confondues dans un seul portrait, elle a la qualité des grandes chansons qui parlent simultanément d’un individu précis et de tout le monde. « I could drink a case of you and I’d still be on my feet » : une image de l’amour comme substance à la fois intoxicante et revigorante qu’on ne pouvait trouver que dans la poésie de quelqu’un qui vivait l’amour avec cette intensité.
« River » est la plus inattendue des chansons de « Blue » : une chanson de Noël mélancolique, avec un piano qui joue « Jingle Bells » dans une version mineure, et une voix qui raconte le désir de fuir les complications de la vie amoureuse sur une rivière gelée. Le contraste entre l’imagerie hivernale joyeuse et la tristesse profonde de la narratrice est d’une puissance émotionnelle qui saisit à la gorge à chaque écoute.
David Crosby, qui assistait aux sessions, a dit plus tard qu’il avait dû quitter la pièce tellement il était bouleversé par ce qu’il entendait. « Blue » est sorti en juin 1971 sur le label Reprise et a immédiatement été reconnu comme quelque chose d’exceptionnel. Cinquante ans plus tard, il est régulièrement cité comme l’un des dix plus grands albums de toute l’histoire de la musique enregistrée.
« California », « Carey », « The Last Time I Saw Richard » : chaque morceau de « Blue » est une pièce d’un puzzle émotionnel que Mitchell livre sans mode d’emploi, faisant confiance à ses auditeurs pour assembler les fragments en quelque chose de cohérent. Cette confiance dans l’intelligence du public est elle-même une forme de respect qui est rare dans la musique populaire de masse.
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