Sortie 1976

Il y a des albums qui ressemblent à des journaux de voyage et des albums qui ressemblent à de la philosophie. « Hejira » de Joni Mitchell, sorti en novembre 1976, est les deux à la fois. Le titre vient de l’arabe, de la même racine que le mot « hégire » qui désigne la migration de Muhammad de La Mecque à Médine. Mitchell a choisi ce mot après un long voyage en voiture à travers les États-Unis, une traversée solitaire qui lui a permis de reconsidérer sa vie, ses relations et sa musique depuis la distance physique et psychologique de la route. Ce voyage est l’album : non pas une description de ce qui s’est passé, mais une transformation de ce qui a été ressenti en musique.

L’élément sonore le plus remarquable de « Hejira » est la basse fretless de Jaco Pastorius, qui apparaît sur la quasi-totalité des morceaux. Pastorius, à l’époque pratiquement inconnu du grand public, allait révolutionner la façon dont on jouait et on entendait la basse électrique. Sa façon de jouer sur l’instrument sans frettes lui permettait de créer des lignes mélodiques avec des glissandos et des nuances qui se rapprochaient plus du violoncelle ou de la contrebasse de jazz que de la basse rock conventionnelle. Sur « Hejira », cette voix particulière entoure les guitares et la voix de Mitchell comme une texture continue, changeante et essentiellement lyrique.

« Coyote » ouvre l’album avec une chanson sur une rencontre de route, racontée avec la précision observationnelle qui est la marque de Mitchell. Les images sont concrètes et visuelles : on voit la personne, on entend la conversation, on sent l’atmosphère du moment. Et pourtant, derrière cette précision, il y a une ambiguïté émotionnelle que Mitchell ne cherche pas à résoudre. La chanson dit quelque chose, mais pas tout à fait ce qu’on croit qu’elle dit, et c’est dans cet espace entre ce qui est dit et ce qui est sous-entendu que l’essentiel se passe.

« Amelia » est peut-être la chanson la plus belle de l’album, un rêve éveillé sur Amelia Earhart, l’aviatrice américaine disparue en 1937 lors de sa tentative de tour du monde. Mitchell conduit à travers le désert de Mojave, voit six contrails d’avions qui forment un vé dans le ciel, et part dans une méditation sur les voyages et les disparitions, les rêves et leurs limites. La mélodie est d’une beauté austère, les guitares acoustiques créent un espace de résonance, et la basse de Pastorius entre et sort avec une discrétion qui rend ses apparitions encore plus précieuses.

« Black Crow » est la pièce la plus rythmiquement urgente de l’album, une chanson qui parle de la liberté de l’oiseau avec une énergie presque physique. Mitchell y utilise sa voix dans un registre plus grave et plus direct que d’habitude, et les guitares électriques de Larry Carlton créent une texture rock qui contraste avec le caractère plus folk de certains autres morceaux. Cette variété de textures est l’une des forces de l’album.

« Furry Sings the Blues » est un portrait du bluesman Furry Lewis, que Mitchell a rencontré lors d’un passage à Memphis. Lewis, dans les quatre-vingt-cinq ans à ce moment, vivait dans une maison modeste tout en étant l’une des figures les plus importantes de l’histoire du blues américain. Mitchell le décrit avec une précision et une tendresse qui transforment cette chanson en un document ethnographique autant qu’en une oeuvre musicale.

« Song for Sharon » est la chanson la plus longue de l’album, une lettre de huit minutes adressée à une amie d’enfance, Sharon Bell, qui s’est mariée et a suivi un chemin plus conventionnel que celui de Mitchell. C’est une méditation sur les choix de vie, sur ce qu’on gagne et ce qu’on perd en choisissant la liberté créatrice plutôt que la stabilité familiale. Mitchell ne juge pas, ne regrette pas, ne revendique pas. Elle observe, compare, et laisse les images parler.

L’absence de batterie sur la plupart des morceaux de « Hejira » est l’une des décisions de production les plus audacieuses de l’album. Mitchell et son coproducteur Henry Lewy ont choisi de laisser la basse de Pastorius assumer seule la fonction rythmique sur presque tout l’album, ce qui donne à la musique une fluidité et une continuité inhabituelle. Sans batterie, les chansons flottent légèrement, comme si elles étaient en suspension, et cette qualité de lévitation est parfaitement appropriée à un album sur le voyage et le mouvement.

« Hejira » est l’album qui a le plus directement influencé la façon dont les musiciens de jazz et de rock pensent la relation entre la voix et la basse, entre la chanson et l’improvisation, entre la précision narrative et la fluidité musicale. Cinquante ans après sa sortie, il continue d’être cité comme une référence absolue par des musiciens de toutes les générations.

Jaco Pastorius a déclaré dans plusieurs interviews que son travail sur « Hejira » était parmi les enregistrements dont il était le plus fier. Cette fierté était justifiée : il a trouvé sur cet album une façon d’utiliser son instrument qui ne ressemblait à rien de ce qu’il avait fait avant, une liberté mélodique et une subtilité rythmique qui ont défini une nouvelle possibilité pour la basse électrique. Les bassistes qui ont suivi, du jazz au rock en passant par la pop sophistiquée, ont tous absorbé quelque chose de cette leçon.

La note des passionnés

4,0 /5

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Hejira