1970 Album

Ladies Of The Canyon

par Joni MITCHELL

4,0
Sortie 1970
Genres folk rock · pop · songwriter

Il y a des albums qui captent l’air du temps avec une precision meteorologique. Ladies of the Canyon de Joni Mitchell est de ceux-la. Sorti en avril 1970 sur Reprise Records, c’est le troisieme album de cette Canadienne de Saskatoon qui a pose ses valises dans le canyon de Laurel, a Los Angeles, et qui regarde le monde avec des yeux qui voient plus loin que les autres.

Roberta Joan Anderson, nee le 7 novembre 1943 a Fort Macleod en Alberta, a pris le nom de Mitchell de son premier mari. Mais c’est sous son propre prenom qu’elle va construire l’une des oeuvres les plus singulieres et les plus influentes de la musique populaire du XXe siecle. En 1970, elle est deja une figure respectee du folk americain. Ses deux premiers albums, Song to a Seagull (1968) et Clouds (1969), ont etabli sa reputation de compositrice d’exception. Mais Ladies of the Canyon est autre chose. C’est une maturation, une plenitude.

L’album s’ouvre sur ‘Morning Morgantown’, une aquarelle sonore qui plante immediatement le decor : la douceur d’un matin de montagne, la brume dans les arbres, la promesse d’une journee qui n’a pas encore decide de son humeur. Joni Mitchell joue de la guitare acoustique avec cette facon a elle d’accorder ses instruments dans des tonalites ouvertes, bizarres et lumineuses, qui creent des harmoniques qu’on n’entend nulle part ailleurs.

Mais c’est la deuxieme face de ce disque qui le propulse dans la categorie des albums historiques. ‘Big Yellow Taxi’ est peut-etre la premiere chanson ecologiste jamais devenue un veritable tube populaire. ‘They paved paradise and put up a parking lot’ : cette phrase, Joni l’a ecrite apres avoir regarde par la fenetre de son hotel a Honolulu et avoir vu le contraste entre les montagnes verdoyantes derriere et le parking en beton devant. La chanson sort en single et devient un classique instantane, une declaration d’amour a la nature et une mise en question de la modernite predatrice.

Puis il y a ‘Woodstock’. Paradoxalement, Joni Mitchell n’etait pas a Woodstock. Son manager lui avait deconseille d’y aller pour qu’elle puisse honorer une apparition televisee le lendemain. Elle a regarde le festival de loin, a travers les recits de ses amis de Crosby, Stills, Nash et Young. Et de cette distance, de cette frustration, elle a ecrit l’hymne le plus precis et le plus poetique de toute la contre-culture des annees 1960. ‘We are stardust, we are golden / And we’ve got to get ourselves back to the garden’ : deux vers qui resument une epoque entiere.

Crosby, Stills, Nash et Young, justement. Les quatre hommes ont enregistre une version de ‘Woodstock’ qui est devenue la version connue de la plupart des gens. Mais la version de Joni, plus fragile, plus intime, plus personnelle, est celle qui touche le plus profondement. Graham Nash etait son petit ami a l’epoque, et on peut sentir dans ces enregistrements la chaleur d’une epoque ou le cercle de Laurel Canyon vivait et respirait ensemble, partageait des chansons et des matins ensoleilles.

‘The Circle Game’ cloture l’album avec une serenite melancolique. C’est une chanson sur le passage du temps, sur l’enfance perdue, sur la roue qui tourne. Mitchell l’avait ecrite pour Neil Young, son ami d’enfance canadien, en reponse a sa chanson ‘Sugar Mountain’. C’est une de ces compositions qui semblent avoir toujours existe, qui semblent vouloir dire que la verite la plus simple est aussi la plus difficile a accepter.

Ladies of the Canyon est aussi un portrait d’une communaute. Chaque chanson est un tableau d’une habitante du canyon : Trina qui tresse des tissus colores, Annie dont la cuisine embaume toute la maison, la mysterieuse ‘Lady of the Canyon’ elle-meme. Mitchell saisit ces femmes avec une tendresse documentaire, les immortalisant dans des portraits sonores d’une precision qui fait penser a la miniature.

Sur X : @jonimitchell

L’album se vend bien, propulse par les singles. Joni Mitchell entre dans une nouvelle dimension de notoriete. Mais elle ne s’arrete pas la. Des l’annee suivante, avec Blue (1971), elle ira encore plus loin dans l’autobiographie et la profondeur. Ladies of the Canyon est en quelque sorte le dernier album de jeunesse de Mitchell, le dernier ou elle peut encore regarder le monde avec un certain optimisme teinte de nostalgie.

Cinquante ans plus tard, ‘Big Yellow Taxi’ est devenu une chanson emblematique non seulement du rock, mais de toute la pensee environnementale moderne. Elle a ete reprise des centaines de fois, par des artistes qui avaient parfois deux ans a la naissance de Joni Mitchell. C’est la marque des grandes oeuvres : elles voyagent dans le temps et restent pertinentes meme quand tout autour a change. Le beton des parkings n’a fait que s’etendre depuis 1970. Et la chanson de Mitchell resonne toujours aussi juste, toujours aussi urgente.

La note des passionnés

4,0 /5

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Ladies Of The Canyon