1969 Album

New York Tendaberry

par Laura NYRO

4,0
Sortie 1969
Artiste Laura NYRO
Genres jazz-rock · pop · soft rock · songwriter

Il y a des artistes qui naissent dans la mauvaise décennie. Laura Nyro était l’une d’elles. Pas parce qu’elle n’avait pas sa place dans les années 60, bien au contraire : elle les incarnait avec une intensité que peu de ses contemporains pouvaient égaler. Mais parce que le monde de la musique populaire de 1969 ne savait pas encore quoi faire d’une femme de vingt-deux ans qui écrivait des suites orchestrales sur la solitude new-yorkaise avec la sophistication harmonique de Burt Bacharach et la ferveur gospel de Ray Charles.

New York Tendaberry, son troisième album sorti en 1969, est son chef-d’oeuvre. Un disque construit comme une symphonie de poche, ou chaque chanson est a la fois un tout autonome et une pièce d’un puzzle plus vaste dont la silhouette se dévoile progressivement. La ville de New York y est plus qu’un décor : elle est un état d’ame, une condition existentielle, une façon d’être au monde que Nyro seule pouvait décrire avec cette précision affective.

Laura Nyro est née en 1947 dans le Bronx, dans une famille juive dont le père était musicien de jazz. Elle a grandi en entendant Billie Holiday, John Coltrane, Charlie Parker, toute cette tradition musicale afro-américaine que les musiciens du Bronx absorbaient naturellement. Et elle a grandi aussi en entendant Broadway, les comédies musicales, les mélodies sophistiquées de Stephen Sondheim et Jerry Herman. Ce mélange explosive, jazz et Broadway, blues et classique, allait définir son style.

La production, assurée par Roy Halee qui travaillait alors aussi avec Simon et Garfunkel, est d’une élégance exemplaire. Les arrangements de cordes enveloppent les chansons sans les étouffer, les laissant respirer, leur donnant l’espace dont elles ont besoin pour déployer toute leur complexité émotionnelle. La voix de Nyro est au centre de tout, une voix capable de passer en quelques notes d’un murmure intime a un cri de désespoir absolu.

You Don’t Love Me When I Cry ouvre l’album avec une urgence qui coupe le souffle. Captain Saint Lucifer file dans un tourbillon de piano et de choeurs qui rappelle le meilleur de la soul psychédélique. Time and Love, qui allait être reprise en 1973 par Barbra Streisand, est d’une beauté poignante qui transcende l’époque. Save the Country, avec ses harmonies vocales empilées et son énergie gospel, est un manifeste politique déguisé en chanson d’amour.

Ce qui est fascinant avec Laura Nyro, c’est que ses chansons ont souvent été des succès commerciaux enormes… interprétées par d’autres. The 5th Dimension, Barbra Streisand, Three Dog Night, Blood Sweat and Tears ont tous eu des hits avec ses compositions. « Eli’s Comin' », « Stoney End », « Wedding Bell Blues », « And When I Die » : autant de tubes que Nyro avait écrits et que d’autres vendaient en millions d’exemplaires pendant qu’elle-même restait une figure de culte confidentielle.

Cette ironie disait quelque chose d’important sur la place des femmes dans l’industrie musicale de l’époque. Une compositrice pouvait etre reconnue par ses pairs, respectée par les musiciens les plus exigeants, couverte d’éloges par les critiques les plus avisés, et néanmoins rester en marge du marché de masse. Le monde avait besoin d’entendre ses mélodies, mais filtrees par des interprètes plus conformes aux attentes de l’époque.

Joni Mitchell, qui n’avait pourtant pas besoin de modèles, admirait profondément le travail de Nyro. Elton John a dit publiquement que New York Tendaberry était l’un des albums qui l’avaient le plus influencé. Bette Midler en était une fan inconditionnelle. Ces témoignages montrent l’étendue réelle de l’influence de Nyro sur la génération des songwriter-pianistes qui allaient dominer la musique des années 70.

Laura Nyro est morte d’un cancer des ovaires en 1997, a l’âge de 49 ans. Elle n’avait pas enregistré beaucoup d’albums dans sa vie, et avait souvent préféré se retirer a la campagne dans le Connecticut plutot que de se battre pour une place dans les charts. Mais ces quelques albums qu’elle a laissés, et New York Tendaberry en particulier, sont des monuments de la musique américaine du XXe siècle.

Sur X : @lauranyro

Réécouter New York Tendaberry aujourd’hui, c’est entendre une musique qui n’a pas eu l’existence qu’elle méritait. Pas par manque de qualité, mais par excès de singularité. Laura Nyro était trop elle-même pour un monde qui n’était pas encore prêt a la recevoir telle qu’elle était. Mais ces choses-la se corrigent avec le temps. Et le temps a rendu a Nyro la justice que son époque lui avait refusée.

La rencontre de Laura Nyro avec Miles Davis est l’une des anecdotes les plus savoureuses de cette époque. Davis, qui était alors en pleine réinvention de son propre jazz avec In a Silent Way et Bitches Brew, avait vu Nyro en concert et était resté médusé. « Elle joue comme si elle tombait d’une falaise », aurait-il dit, ce qui dans la bouche de Miles constituait le plus beau des compliments. Les deux artistes ne collaborèrent jamais officiellement, mais leurs trajectoires parallèles dans les années 1969-1970, l’une du côté de la chanson populaire sophistiquée, l’autre du côté du jazz électrique, disent quelque chose d’important sur ce que la musique américaine cherchait a cette époque.

La séquence finale de l’album, cette suite de Time and Love a Gibsom Street et The Man Who Sends Me Home, est une des plus émouvantes de toute la discographie de la chanson américaine des années 60. Nyro y raconte ses propres histoires avec une franchise qui confine a la mise a nu, sans pathos surjoué, sans fausse modestie non plus. C’est une femme qui regarde son propre coeur avec la lucidité d’un chirurgien et la douceur d’une mère. Ce double regard, clinique et tendre a la fois, est sa marque la plus profonde.

La note des passionnés

4,0 /5

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