Scott Walker est l’une des trajectoires les plus fascinantes de l’histoire de la musique populaire britannique. Parti des Walker Brothers , groupe pop qui vendait des millions de disques dans les années soixante avec des ballades romantiques à destination des adolescentes , il s’est transformé, album après album, en un artiste d’avant-garde dont les derniers travaux rejoignent la musique contemporaine savante plus qu’ils ne rappellent la pop de son ancienne gloire. Scott 4, son quatrième album solo sorti en 1969, est le pivot de cette transformation.
Sur Scott 4, Walker commence à écrire lui-même la majorité de ses chansons , une première dans sa carrière. Les albums précédents comprenaient beaucoup de reprises et d’adaptations, notamment des chansons de Jacques Brel dont Walker était l’interprète anglais le plus fidèle. Ici, sa propre voix de compositeur émerge pleinement pour la première fois, et ce qu’elle dit est surprenant : pas la romance easy-listening qu’on attendait, mais des observations mélancoliques sur la condition humaine, des portraits d’outsiders et de marginaux, une vision du monde sombre et poétique.
Sa voix , ce baryton d’une richesse et d’une douceur inhabituelles dans le rock , est l’instrument parfait pour ces nouvelles compositions. Walker ne chante pas comme un chanteur pop , il chante comme un lieder singer, avec une attention aux mots et aux respirations qui suggère une formation classique même quand il chante du rock. Chaque syllabe est pesée, chaque pause signifiante.
« The Seventh Seal », qui ouvre l’album, est une adaptation en anglais d’une scène du film de Bergman , quelque chose qu’aucun autre chanteur pop de l’époque n’aurait osé faire. Walker met en scène la mort et le chevalier de Bergman dans une ballade orchestrale d’une beauté étrange. Ce geste , prendre la haute culture européenne et la mettre dans un album pop destiné au grand public , résume parfaitement l’ambition de Walker à cette époque.
Les arrangements de Walker , réalisés avec l’aide de Peter Knight et d’autres arrangeurs de l’époque , sont d’une richesse orchestrale qui doit plus à la tradition classique continentale qu’à la pop britannique standard. Cordes qui s’enroulent autour de la voix, cuivres qui ponctuent sans jamais écraser, contrebasses qui donnent une profondeur physique au son. C’est du son panoramique, cinématographique, conçu pour être entendu dans l’obscurité.
L’influence de Jacques Brel est encore présente sur cet album , pas par des reprises directes mais par une façon d’aborder le texte, de traiter le détail concret comme une porte d’entrée vers l’universel, de ne pas craindre le mélodrame quand le mélodrame est la seule réponse honnête à la situation décrite. Brel avait appris à Walker qu’une chanson pouvait être une oeuvre littéraire autant que musicale. Cette leçon est pleinement intégrée sur Scott 4.
L’album se vend moins bien que les précédents , le public qui avait aimé les Walker Brothers n’est pas prêt pour ce nouveau Walker. CBS, son label, commence à s’inquiéter. La pression commerciale pousse Walker à enregistrer des albums de reprises easy-listening dans les années soixante-dix , période que lui-même désavoue. Mais sa résistance à ces pressions, qui culmine avec les albums expérimentaux Tilt (1995), The Drift (2006) et Bish Bosch (2012), est l’une des plus longues et des plus remarquables de l’histoire du rock.
Scott Walker mourra en mars 2019. Son oeuvre tardive , des albums d’une obscurité et d’une difficulté qui ont découragé beaucoup d’auditeurs tout en fascinant d’autres , reste l’une des trajectoires artistiques les plus courageuses du XXème siècle en musique populaire. Un chanteur pop de boys band devenu compositeur d’avant-garde, sans compromis, sans nostalgie, toujours vers l’avant.
Scott 4 est le moment charnière entre ces deux Walker , le moment où le chanteur de « The Sun Ain’t Gonna Shine Anymore » commence à devenir l’artiste qui enregistrera avec des bruitistes et des musiciens de musique contemporaine. C’est un album de transition, mais une transition d’une beauté et d’une ambition rares dans la pop britannique des années soixante.
Scott Walker a été largement ignoré pendant deux décennies avant d’être redécouvert par une nouvelle génération d’artistes dans les années quatre-vingt-dix. Marc Almond, David Sylvian, Jarvis Cocker , tous ont cité Walker comme influence majeure. Cette redécouverte a permis une réévaluation de Scott 4 qui était longtemps resté dans l’ombre des albums précédents plus commerciaux. En 1996, une compilation intitulée Boy Child: The Best of Scott Walker a réintroduit son oeuvre auprès du public contemporain.
La façon dont Walker traitait la chanson comme un texte , avec la même attention qu’un écrivain apporte à un poème , était rare dans la pop britannique des années soixante. Ses contemporains écrivaient des chansons pour qu’elles plaisent, pour qu’elles se vendent. Walker écrivait pour exprimer quelque chose qui semblait nécessaire à exprimer, indépendamment du public. Cette autonomie artistique est précisément ce qui l’a isolé commercialement et ce qui a rendu son oeuvre indispensable pour ceux qui l’ont découverte.
Walker a dit dans plusieurs interviews que la période des albums Scott 1 à Scott 4 était la période où il avait le plus appris , où il avait compris ce qu’une chanson pouvait faire, jusqu’où elle pouvait aller dans la complexité émotionnelle sans perdre son auditeur. Ces leçons, apprises dans un format pop accessible, serviront de fondation aux expériences plus radicales de ses albums ultérieurs.
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