Take It Easy with the Walker Brothers
Il y a des voix qui vous font quelque chose d’irrationnel. Quelque chose dans le thorax, quelque chose entre les côtes, quelque chose que vous n’avez pas demandé mais que vous recevez quand même comme une grâce inattendue. Scott Walker avait cette voix. Un baryton profond, velouté, d’une douceur qui faisait mal, le genre de voix qu’on associe normalement aux grandes salles de concert et aux smokings noirs, pas aux charts pop de 1965. Et pourtant. Et pourtant les Walker Brothers ont failli faire exploser le Royaume-Uni d’hystérie collective.
Take It Easy with the Walker Brothers sort en décembre 1965, premier album d’un groupe qui n’est pas vraiment un groupe, trois Américains qui ne sont pas frères, qui se sont réinventés avec un nom de scène commun à Londres, dans une ville qui ne demandait qu’à être conquise. John Walker, Gary Walker, Scott Walker, Scott Engel de son vrai nom. Trois garçons qui ont compris avant tout le monde que la Grande-Bretagne post-Beatlemania était un terrain fertile pour quiconque avait le physique des anges et la voix du Jugement Dernier.
Genèse : trois Américains à la conquête de Londres
L’histoire des Walker Brothers commence à Los Angeles, en 1964. John Maus est guitariste et chanteur de session. Gary Leeds est batteur et a joué avec PJ Proby. Scott Engel est compositeur, arrangeur, multi-instrumentiste, et possède une voix de baryton qui n’attend que le bon contexte pour s’épanouir. Ils forment un groupe, trouvent le nom « Walker Brothers », plus mémorable, plus familial, plus marketable que leurs vrais noms, et comprennent très vite que l’Amérique ne sait pas encore quoi faire d’eux.
Londres, par contre, sait parfaitement quoi faire d’eux. La scène mid-sixties britannique est en ébullition. Les Beatles dominent le monde, les Rolling Stones mordent la cheville de la bienséance, et le public britannique a une appétence particulière pour les beaux garçons américains qui savent chanter. Les Walker Brothers arrivent en Angleterre en 1965 et le phénomène est immédiat, presque choquant dans son intensité. Les filles hurlent. Les journaux relatent les blessures des fans qui se pressent aux concerts. À Manchester, des policiers supplémentaires sont déployés pour contenir les foules.
Le producteur Johnny Franz, chez Philips Records, comprend immédiatement ce qu’il a entre les mains. Franz est un vieux routier de la chanson britannique, spécialiste des arrangements orchestraux luxuriants. Il va donner aux Walker Brothers exactement ce dont ils ont besoin : des cordes, des cuivres, des arrangements qui permettent à la voix de Scott de respirer, de s’épanouir, de monter jusqu’aux voûtes d’une cathédrale imaginaire.

Les morceaux phares : le velours et le drame
L’album s’ouvre sur « Make It Easy on Yourself »et déjà, on est submergé. Ce morceau, écrit par Burt Bacharach et Hal David, avait été un hit de Jerry Butler en 1962. Mais la version des Walker Brothers le transforme en quelque chose d’encore plus déchirant. Les cordes de Ivor Raymonde s’enroulent autour de la voix de Scott comme des lianes. Il chante un homme qui dit à celle qu’il aime de le quitter, parce qu’il l’aime trop pour la garder. C’est d’une générosité douloureuse, d’une noblesse blessée qui distingue Scott Walker de tous ses contemporains.
« My Ship Is Coming In »un autre single, numéro trois au Royaume-Uni, est une promesse d’avenir portée par cette voix qui semble savoir des choses que vous ignorez encore. « Love Her » ouvre l’album dans la version originale avec une ballade qui montre Scott au sommet de son art vocal, naviguant entre les harmonies de John et Gary avec une aisance de funambule.
Il y a aussi « You’re All Around Me », ballade planante où les trois voix se trouvent dans une harmonie presque trop parfaite pour être réelle. « Take It Easy »titre éponyme, est un mid-tempo décontracté qui prouve que les Walker Brothers peuvent aussi swinguer sans se prendre trop au sérieux. Et « The Sun Ain’t Gonna Shine Anymore »techniquement sorti comme single début 1966 mais intimement lié à cette période, est l’apogée absolu : un mur de son baroque, des cordes qui vous soulèvent, et Scott Walker qui chante le désespoir avec une beauté qui vous coupe le souffle.
« Scott Walker avait une voix qui appartenait à une autre époque, à Sinatra, à Tony Bennett, mais il la mettait au service d’une sensibilité mod, contemporaine, mélancolique. Il était le pont entre deux mondes et ce pont était magnifique. »
David Bowie, sur Scott Walker
Dans les coulisses : la Walkermania et le malaise de Scott
Les coulisses des Walker Brothers en 1965 sont une histoire de contradiction fondamentale. D’un côté, un phénomène pop d’une intensité presque terrifiante, des fans qui arrachent les vêtements, des hôtels assiégés, des conférences de presse chaotiques. De l’autre, Scott Engel qui commence déjà à se sentir à l’étroit dans ce succès, qui lit Camus dans sa loge, qui découvre Brel et Brecht, qui rêve d’une carrière solo plus exigeante, plus noire, plus vraie.
John Maus est l’extrovert du groupe, il aime la gloire, il prend plaisir aux fans hystériques, il fait son travail de pop star avec entrain. Gary Leeds est le batteur professionnel qui se contente de bien faire son job. Mais Scott est ailleurs. Dès 1965, il commence à enregistrer des reprises de Jacques Brel en anglais, à fréquenter les clubs de jazz londoniennes, à collectionner les disques d’Erik Satie et de Kurt Weill. La Walkermania est pour lui une cage dorée.
Le producteur Johnny Franz navigue habilement entre ces tensions. Il sait que la clé du succès commercial est la voix de Scott, mais il sait aussi que Scott a besoin d’espace créatif pour ne pas s’étouffer. Il lui accorde cette liberté progressivement, laissant entrer quelques titres moins conventionnels dans les albums tout en maintenant les singles ultra-commerciaux qui font tourner la machine.

L’héritage : Bowie, Thom Yorke, et la lignée des voix nobles
Scott Walker est mort en 2019. À ce moment-là, deux Scott Walker existaient simultanément dans la mémoire collective : celui des Walker Brothers, le bel américain aux harmonies veloutées qui faisait chavirer les teenagers britanniques en 1965, et l’autre Scott Walker, celui des albums solo tardifs (Tilt, The Drift, Bish Bosch), artiste d’avant-garde radicale dont les disques ressemblent à des cauchemars orchestraux d’une beauté désespérante.
Ces deux Scott Walker sont la même personne. Et Take It Easy with the Walker Brothers est le point de départ de ce voyage extraordinaire, le premier chapitre d’une autobiographie musicale dont les dernières pages vous donnent le vertige.
David Bowie a cité Scott Walker comme influence majeure à de nombreuses reprises. Thom Yorke de Radiohead lui doit une dette évidente. Marc Almond, Jarvis Cocker, Nick Cave, tous ont rendu hommage à cet homme qui a su traverser cinquante ans de musique en n’étant jamais à la place qu’on lui assignait.
Mais avant tout ça, avant Brel en anglais, avant les orchestrations kafkaïennes, avant les expérimentations qui laissaient les critiques pantois, il y a eu ces harmonies de 1965, cette voix de velours noir sur des arrangements de cordes luxuriants, et des filles qui hurlaient dans les rues de Manchester parce qu’un garçon américain nommé Scott savait chanter comme si le monde allait finir demain.
C’était magnifique. Et c’était le début de quelque chose d’encore plus grand.
La note des passionnés
Pas encore noté
Donnez votre note
Continuer l'exploration
