1987 Album

Sings Beatles and Dylan

par Richie HAVENS

4,0
Sortie 1987
Genres folk rock

Richie Havens, le passeur de génie qui chantait mieux les autres que lui-même

Il y a des types qui écrivent des chansons immortelles. Et puis il y a Richie Havens, qui prenait les chansons immortelles des autres et les renvoyait à la figure du monde encore plus brûlantes. Voilà le secret de ce bonhomme : ce colosse de Brooklyn à la barbiche grisonnante, au pouce qui labourait les cordes en open tuning comme un fermier pressé, n’a jamais été ce qu’on appelle un grand songwriter. Il s’en fichait royalement. Lui, c’était un interprète, un relecteur, un passeur. Et avec ce « Sings Beatles and Dylan » sorti chez Rykodisc en 1987 (sous-titré pompeusement « Old & New, Together & Apart »), il pose enfin sa thèse sur le tapis : donnez-moi les plus belles chansons du siècle, et je vous les rends transfigurées.

Parce que c’est ça, le coeur du projet. Pas un disque d’auteur. Un disque d’amour. Havens a passé sa carrière à chanter Lennon, McCartney, Harrison et Dylan, et plutôt que de continuer à éparpiller ces trésors sur dix albums, on les regroupe ici, en un seul geste. Le folk-soul man face à ses idoles. Le résultat ? Un album qui ressemble à une déclaration : voilà mon panthéon, et voilà ce que j’en fais.

Une voix grave comme un puits, une guitare qui galope

Avant tout, il faut parler de l’instrument Havens. Et l’instrument, c’est d’abord cette voix. Un baryton terreux, fissuré, vibrant d’une émotion qui ne triche jamais, le genre de timbre qui pourrait chanter l’annuaire et vous arracher une larme. Quand il attaque « Here Comes the Sun » de George Harrison, le miracle opère : la petite comptine ensoleillée des Beatles devient soudain un hymne de survie, comme si le soleil dont il parle avait vraiment failli ne jamais revenir. C’est plus lent, plus charnu, plus humain.

Et puis il y a la guitare. Havens jouait en open tuning, ce qui lui permettait de plaquer des accords de la main gauche tout en martelant les cordes de la droite dans un strumming frénétique, hypnotique, quasi percussif. On a l’impression d’un train lancé à pleine vitesse sur lequel sa voix viendrait se poser, sereine. Cette technique, il l’avait poussée jusqu’à l’incandescence un certain matin de 1969, et c’est là qu’il faut faire un détour par la légende.

Écoutez plutôt sa version de la chanson d’Harrison, et jugez sur pièce :

Woodstock, ou comment improviser sa place dans l’Histoire

Vous connaissez l’histoire, mais on ne s’en lasse pas. 15 août 1969, festival de Woodstock. Les organisateurs sont dans le potage : les groupes prévus sont coincés dans les embouteillages monstres qui paralysent la région. Il faut quelqu’un, n’importe qui, pour ouvrir le bal devant une marée humaine. On pousse Havens sur scène. Le pauvre joue, joue, joue, on le renvoie sans cesse au feu parce que personne d’autre n’est prêt. À bout de répertoire, l’homme improvise alors un truc qui sort de ses tripes, en martelant le mot « freedom » sur la trame du vieux negro spiritual « Motherless Child ». Ce « Freedom/Motherless Child » devient instantanément l’un des moments fondateurs du festival, immortalisé dans le film. Une improvisation née de la panique, devenue monument. Si ça ne définit pas le génie de l’interprète total, alors je ne sais pas ce qui le ferait.

Cette anecdote dit tout de Havens : c’était un homme du présent, de l’instant, du don de soi. Pas un orfèvre du studio. Et ce « Sings Beatles and Dylan » porte exactement cet ADN. On y sent un type qui se saisit d’une chanson et la recrache avec une urgence physique.

Quand le folk-soul man revisite le panthéon Lennon et Zimmerman

Côté Beatles, le festin est copieux. « In My Life » devient une méditation poignante sur le temps qui passe, ce qui, dans la bouche d’un homme à la voix aussi vécue, prend une épaisseur que les Fab Four n’avaient pas (et ne cherchaient pas) à vingt-cinq ans. « Strawberry Fields Forever » perd ses brumes psychédéliques pour gagner en gravité. « Eleanor Rigby » et son cortège de solitudes, « Let It Be », « The Long and Winding Road » : autant de pièces que Havens habite comme un comédien habite un rôle. Et puisque l’album joue la carte Beatles ET Lennon ET Harrison en solo, on retrouve aussi « Imagine » et « My Sweet Lord », histoire de boucler la boucle des anciens copains de Liverpool dispersés.

Côté Dylan, c’est carrément un terrain de jeu naturel pour lui. Havens et Dylan, c’est une vieille histoire. Il s’était déjà attaqué à « All Along the Watchtower » bien avant, et il en livre ici une lecture habitée, dramatique, sans chercher à rivaliser avec l’éruption électrique de Jimi Hendrix. Mais c’est peut-être sur « Just Like a Woman » qu’il fait le plus mal au coeur : là où Dylan distille une ironie ambiguë, Havens injecte une tendresse blessée qui retourne complètement la chanson. On y trouve aussi « Lay Lady Lay », « If Not for You » et « It’s All Over Now, Baby Blue ». Le bonhomme ne se contente pas des tubes faciles : il fouille, il choisit, il assume.

Verdict : un disque de fan absolu, pour les fans absolus

Soyons honnêtes, car le rock mérite la vérité : « Sings Beatles and Dylan » ne révolutionne rien. C’est une collection de reprises, et qui dit reprises dit forcément quelques baisses de régime, quelques arrangements qui sentent un peu leur milieu des années 80. Le puriste qui cherche l’inédit fulgurant passera son chemin. Mais ce serait passer à côté de l’essentiel.

Car ce que prouve ce disque, c’est qu’un grand interprète vaut bien un grand auteur. Havens n’a pas écrit « Here Comes the Sun » ni « Just Like a Woman », et alors ? Il les a portées, recolorées, rendues à nouveau vivantes pour qui les avait trop entendues. Il y a chez lui une générosité, une absence totale de cynisme, une foi de prêcheur folk qui fait passer la pilule de la simple reprise. On l’écoute et on a envie de croire en quelque chose, n’importe quoi, pourvu que ça vibre. Richie Havens nous a quittés en 2013, et des albums comme celui-ci rappellent pourquoi il manque tant : c’était l’un des derniers à chanter comme si chaque chanson était une question de vie ou de mort. Pour ça, on lui pardonne tout le reste.

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