1964 Album

It’s My Way!

par Buffy SAINTE-MARIE

4,0
Sortie 1964
Genres folk

Une voix surgit de nulle part : la naissance d’une légende Crie

Avril 1964. Pendant que la Beatlemania s’empare de l’Amérique et que Bob Dylan affûte ses protestations dans les cafés du Village, une jeune femme de vingt-deux ans d’ascendance Crie enregistre son premier album pour le label Vanguard Records à New York. Elle s’appelle Buffy Sainte-Marie. Elle vient du Canada. Elle joue de la guitare et chante avec un vibrato qui ressemble à nulle autre voix humaine, une oscillation sauvage et précise, un cri venu des plaines et des bois qui n’a absolument rien à envier au folk blanc bien propre de Greenwich Village.

It’s My Way!titre programme s’il en est, est une déclaration d’indépendance totale. Buffy Sainte-Marie n’arrive pas en suppliant l’industry de bien vouloir l’accepter. Elle arrive avec ses propres compositions, ses propres points de vue radicaux, sa propre esthétique sonore. Et elle arrive pour parler de ce dont personne ne parle encore : les droits des Premières Nations, les ravages de la guerre, la douleur de l’identité volée. En 1964, dans les milieux folk les plus progressistes, c’est révolutionnaire.

Buffy Sainte-Marie en concert au Grand Gala du Disque, Amsterdam, 1968
Buffy Sainte-Marie au Grand Gala du Disque, Amsterdam, mars 1968

Morceaux phares : trois hymnes qui ont changé le monde

L’histoire commence à l’aéroport international de San Francisco, une nuit de 1963. Buffy Sainte-Marie attend une correspondance quand elle voit passer des soldats blessés, des membres des Forces spéciales et des Bérets Verts qui reviennent d’une guerre dont l’Amérique ne parle pas encore officiellement. Elle sort un papier et commence à écrire. Résultat : « Universal Soldier », la chanson la plus efficacement antimilitariste jamais composée. Pas un hymne hippie, pas une protestation idéologique, une analyse froide et lumineuse de la complicité individuelle dans la machine de guerre.

Donovan en fera un hit en 1965. Glen Campbell aussi. Des dizaines d’artistes la reprendront. Mais la version originale de Buffy, accompagnée seulement de sa guitare acoustique, reste la plus dure, la plus vraie, la plus irréfutable. Chaque couplet est un uppercut logique.

« Cod’ine » est l’autre bombe de l’album : une chanson sur la dépendance aux opiacés, autobiographique, douloureuse, chantée avec cette voix qui vibre comme une corde à l’extrême limite de la rupture. En 1964, chanter l’addiction à la codéine dans le folk mainstream, c’est de la dynamite pure. « Now That the Buffalo’s Gone » ferme le triangle explosif, un plaidoyer pour les terres volées des Premières Nations, spécifiquement la construction du barrage de Kinzua qui a noyé les terres Seneca. Direct, documenté, implacable.

« Je n’écrivais pas de la musique de protestation. J’écrivais ce que je voyais. Et ce que je voyais, c’était l’injustice partout, dans les hôpitaux militaires, sur les réserves, dans les yeux des gens qui perdaient tout sans que personne ne le raconte. »

Buffy Sainte-Marie, interview NPR, 2017

Vanguard Records et la solitude de l’enregistrement

Vanguard Records en 1964 est le label des folk artists engagés, Joan Baez y est, Country Joe and the Fish y sera. Pour Buffy Sainte-Marie, c’est l’endroit parfait : un label qui comprend que la musique peut être une arme pacifique, que les chansons peuvent changer des lois et des consciences.

L’enregistrement d’It’s My Way! est d’une dépouillement radical. Buffy chante principalement accompagnée de sa seule guitare, une guitare acoustique dont elle a développé un style de jeu à plat unique, influencé par les musiques traditionnelles Crie. Patrick Sky prête une seconde guitare sur quelques titres. Sur « Now That the Buffalo’s Gone », le contrebassiste de jazz Art Davis apporte une profondeur grave, racinaire.

Ce dépouillement n’est pas un choix économique, c’est une affirmation esthétique. Buffy veut que sa voix soit nue, exposée, sans filet. Elle veut qu’on entende chaque vibrato, chaque inflexion, chaque imperfection. Elle enregistre comme elle se bat : sans armure, frontalement. Le résultat est une intimité dérangeante, une présence physique dans l’enceinte qui n’a pas vieilli d’un jour en soixante ans.

Héritage : une archive vivante de la résistance

Buffy Sainte-Marie lors de son apparition dans l'émission Then Came Bronson, 1970
Buffy Sainte-Marie dans l’émission télévisée Then Came Bronson, 1970

En 2016, la Bibliothèque du Congrès américain inscrit It’s My Way! au National Recording Registry, reconnaissance officielle que ce disque constitue un document culturel, historique et esthétique de premier ordre. Il était temps. Cela faisait cinquante-deux ans que cet album attendait son dû.

Mais l’héritage de Buffy Sainte-Marie déborde largement ce premier album. Elle qui a été mise sur liste noire par le FBI sous Nixon pour ses activités de lobbying en faveur des droits des Premières Nations, il paraît même que la Maison-Blanche de Johnson lui-même aurait tenté d’influencer les radios pour limiter sa diffusion. En guise de réponse, Buffy a continué à enregistrer, à performer, à éduquer.

Elle a fondé le Cradleboard Teaching Project pour améliorer l’éducation des enfants amérindiens. Elle a gagné un Oscar en 1983 pour la chanson « Up Where We Belong » du film An Officer and a Gentleman. Elle a continué à sortir des albums jusqu’au XXIe siècle. Et « Universal Soldier » tourne encore, cinquante ans après, dans les rassemblements pacifistes du monde entier.

Ce premier album, enregistré en 1964 par une jeune femme de vingt-deux ans avec une guitare et une colère froide, est peut-être le document folk le plus important de toute la décennie. Pas parce qu’il est le plus connu. Parce qu’il est le plus juste.

La note des passionnés

4,0 /5

Pas encore noté

Donnez votre note

Continuer l'exploration

L'anthologie continue

It’s My Way!