1965 Album

Fifth Album (live)

par Judy COLLINS

4,0
Sortie 1965
Genres folk rock

La voix de cristal au carrefour du folk

1965. Le mouvement folk américain est en pleine ébullition, et Judy Collins en est l’une des grandes prêtresses. Pas la plus rebelle, pas la plus électrique: la plus pure, la plus précise, celle dont la voix de soprano cristallin transforme chaque chanson en cathédrale de lumière. Avec son cinquième album simplement intitulé « Fifth Album », elle signe une oeuvre qui résume à elle seule toute une époque, cette période bénie où le folk n’était pas encore devenu une étiquette marketing mais une façon d’être au monde.

L’album sort sur Elektra Records, le label indépendant de Jac Holzman qui a eu le flair de signer Collins dès ses débuts. La production est assurée par Mark Abramson et Holzman lui-même, deux hommes qui comprennent que le meilleur service qu’on puisse rendre à une voix pareille, c’est de la laisser respirer. Pas de surproduction, pas d’effets parasites: des arrangements nets, des musiciens excellents en retrait, et Collins au centre, absolument souveraine.

Dylan, Lightfoot, Fariña: un album de passeurs

Le choix des reprises est un manifeste esthétique en soi. Trois chansons de Bob Dylan, dont « Mr. Tambourine Man », cette vision poétique abstraite que le jeune homme du Minnesota venait d’écrire et qu’il n’avait pas encore enregistrée lui-même. Collins a entendu Dylan composer et travailler la chanson chez Albert Grossman, le manager qu’ils partageaient, et elle a su immédiatement qu’elle tenait quelque chose d’exceptionnel. Elle figure parmi les toutes premières à avoir enregistré ce titre, avant même que Dylan ne le sorte officiellement sur « Bringing It All Back Home », avant que les Byrds n’en fassent un hymne folk-rock planétaire.

Il y a aussi « Early Morning Rain » de Gordon Lightfoot, le grand songwriter canadien alors au début de sa carrière, dont Collins saisit immédiatement le potentiel. La chanson parle d’un homme coincé dans un aéroport, regardant les avions décoller sans pouvoir rentrer chez lui: trois accords, une mélodie irrésistible, et une tristesse douce qui vous reste collée au coeur pendant des jours. Collins va populariser Lightfoot auprès d’un public qui ne le connaissait pas encore, lui offrant un tremplin dont il se souviendra toute sa vie.

Judy Collins, portrait
Judy Collins, l’une des grandes voix du renouveau folk américain des années soixante.

Richard Fariña et le dulcimer de la bohème

Le troisième grand apport de l’album vient de Richard Fariña, l’écrivain-musicien irlando-cubain marié à Mimi Baez, la soeur de Joan. Fariña compose « Pack Up Your Sorrows », une chanson d’une tendresse lumineuse, et vient en personne jouer du dulcimer sur la session. L’instrument, ce cithare à cordes pincées dont le son évoque les Appalaches et les balades d’avant la guerre civile, donne à la chanson une couleur particulière, presque hors du temps. Fariña mourra dans un accident de moto en avril 1966, deux jours après la publication de son roman « Been Down So Long It Looks Like Up to Me », laissant derrière lui une oeuvre fragmentée et magnifique. Cette session avec Collins reste l’un de ses derniers témoignages musicaux.

L’album atteindra la 69ème place du Billboard 200, ce qui pour un disque de folk pur, sans concession commerciale, représente un succès honorable en 1965. Mais les chiffres ne racontent qu’une partie de l’histoire. L’influence de ce disque sur la génération suivante de chanteuses folk, de Joni Mitchell à Shawn Colvin, est incalculable.

Une artiste en avance sur son temps

Ce qui distingue Collins de ses contemporaines, c’est cette capacité à entendre la grandeur dans une chanson avant tout le monde. Elle n’interprète pas, elle révèle. Chaque titre qu’elle choisit, elle le choisit avec la précision d’un orfèvre qui sait exactement quel or est en train de lui passer entre les mains. Ses reprises de Dylan sur cet album, notamment « All I Really Want to Do » et « Chimes of Freedom », transforment la matière poétique brute du songwriter en quelque chose de plus limpide, plus accessible sans jamais être appauvri.

Jac Holzman racontera plus tard que travailler avec Collins, c’était comme travailler avec quelqu’un qui avait déjà la vision finale du disque dans la tête dès la première session. Pas de tâtonnements, pas de doutes inutiles: une certitude artistique absolue qui forçait le respect de tous les musiciens présents en studio. Collins venait d’une famille de musiciens, son père était chanteur et animateur de radio, et cette éducation dans la musique comme discipline sérieuse se sentait dans chaque choix qu’elle faisait. Elle lisait la musique, elle la comprenait théoriquement, et pourtant son interprétation restait toujours d’une spontanéité déconcertante. Ce paradoxe entre rigueur intellectuelle et émotion brute est le secret de sa longévité extraordinaire.

La pérennité d’un chef-d’oeuvre discret

Le « Fifth Album » de Judy Collins n’est pas un disque qui crie. Il murmure, et c’est pour ça qu’on l’entend encore soixante ans plus tard. Dans un monde musical qui avait tendance à confondre volume et importance, Collins a toujours su que le silence autour d’une note compte autant que la note elle-même. Cette leçon-là, elle l’a appliquée avec une constance et une élégance qui font de ce disque bien plus qu’un document historique: une oeuvre vivante, respirable, qui n’a pas pris une ride.


Judy Collins sur X

La note des passionnés

4,0 /5

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