Pleasures of the Harbor
par Phil OCHS
Pleasures of the Harbor, Phil Ochs (1967) : le dernier romantique de la chanson protestataire
Phil Ochs avait un problème. Il était le meilleur songwriter politique de sa génération, le rival autoproclamé de Bob Dylan, le troubadour infatigable des marches pour les droits civiques et contre la guerre du Vietnam, et il voulait désespérément devenir autre chose. Pleasures of the Harbor, sorti en octobre 1967, est sa tentative la plus ambitieuse de transcender l’étiquette de « chanteur engagé » pour devenir un artiste total. Le résultat est un album magnifique, frustrant, visionnaire et profondément triste, à l’image de l’homme qui l’a créé.

De la folk de combat à la pop baroque
Fini les chansons de trois accords sur la guitare acoustique. Pleasures of the Harbor est un album de pop orchestrale, avec des arrangements de cordes somptueux, des cuivres, des choeurs. Ochs, qui admirait secrètement Elvis Presley, Sinatra et les grands classiques de Broadway, voulait prouver qu’un songwriter politique pouvait aussi être un compositeur sophistiqué. La chanson-titre, Pleasures of the Harbor, dure plus de huit minutes et raconte l’odyssée d’un marin, avec un arrangement orchestral digne d’un Burt Bacharach sous acide.
Je ne veux pas être le meilleur songwriter politique de ma génération. Je veux être le meilleur songwriter, point. Et si ça implique des cordes et des choeurs, tant pis pour les puristes folk.
Outside of a Small Circle of Friends, le morceau le plus connu de l’album, est une chanson folk-pop ironique et mordante sur l’apathie de la classe moyenne américaine face à l’injustice. Le refrain, d’une cruauté souriante, est un chef-d’oeuvre d’écriture satirique. Le morceau fut banni de nombreuses radios pour avoir mentionné le mot « marijuana », ce qui illustre parfaitement l’hypocrisie que la chanson dénonçait.
Le rival maudit de Dylan
Fun fact qui résume toute la tragédie Ochs : lors d’un trajet en taxi à New York, Dylan aurait dit à Ochs, après avoir écouté l’une de ses chansons : « Tu n’es pas un songwriter, tu es un journaliste. » Ochs en fut dévasté. La remarque de Dylan, cruelle mais pas entièrement fausse pour les premiers albums, ne s’applique plus du tout à Pleasures of the Harbor. Sur cet album, Ochs est bel et bien un artiste, pas un reporter. Mais le fantôme de Dylan hante chaque note, chaque ambition inassouvie.
The Party est un portrait au vitriol d’une soirée mondaine de la gauche américaine, où tout le monde parle de révolution en buvant du champagne. Crucifixion, pièce maîtresse de l’album, est un poème épique de neuf minutes sur l’assassinat de JFK et le cycle éternel de la création et de la destruction des héros. C’est ambitieux, c’est parfois grandiloquent, et c’est indéniablement puissant.
La tragédie d’un idéaliste
Phil Ochs se pendra à son domicile le 9 avril 1976, à 35 ans, après des années de dépression, d’alcoolisme et de maladie bipolaire. La fin du mouvement anti-guerre, la réélection de Nixon, l’échec de la révolution avaient brisé quelque chose en lui. Mais sur Pleasures of the Harbor, en 1967, il croyait encore. Il croyait que la musique pouvait changer le monde, que la beauté était une arme, que l’art et la politique pouvaient cohabiter sans se trahir.
Cet album est le monument d’un homme qui voulait être tout à la fois : révolutionnaire et crooner, militant et compositeur de Broadway, Phil Ochs et Elvis Presley. Il n’y est pas totalement parvenu. Mais l’effort, l’ambition, le refus de rester dans sa case, tout cela force le respect. Et Pleasures of the Harbor, malgré ses excès, reste l’un des albums les plus attachants et les plus injustement oubliés de 1967.
Plus de Phil OCHS
Voir la fiche artiste →La note des passionnés
Pas encore noté
Donnez votre note
Continuer l'exploration

