Matthew & Son, Cat Stevens (1967) : l’éveil d’un poète folk avant la tempête
Avant Tea for the Tillerman, avant Moonshadow, avant la conversion à l’islam et le changement de nom en Yusuf, il y avait un gamin gréco-chypriote de Soho, à peine dix-huit ans, avec une guitare acoustique et des chansons d’une maturité confondante. Cat Stevens, né Steven Demetre Georgiou, sort Matthew & Son en mars 1967 et devient instantanément l’une des voix les plus prometteuses du folk-pop britannique. L’album n’est pas son chef-d’oeuvre, loin de là, mais il contient les germes de tout ce qui viendra.

Le fils du restaurateur de Shaftesbury Avenue
Cat Stevens grandit au-dessus du restaurant de son père, dans le quartier des théâtres de Londres. Il baigne dans un monde cosmopolite, entre la cuisine chypriote de sa mère suédoise et les néons du West End. Il étudie à la Hammersmith School of Art, il dessine, il peint, et il écrit des chansons avec une facilité déconcertante. Repéré par le producteur Mike Hurst (ancien membre des Springfields avec Dusty Springfield), il signe chez Deram et sort son premier single à dix-sept ans.
J’écrivais des chansons comme d’autres font leurs devoirs. Ça sortait naturellement. Je ne savais pas encore que c’était un don. Je pensais que tout le monde pouvait le faire.
La chanson-titre, Matthew & Son, est un portrait acide du monde du travail : des employés écrasés par un patron tyrannique, une horloge qui tourne, une vie gaspillée. À dix-huit ans, Stevens écrit déjà avec la lucidité sociale d’un Ray Davies. Le morceau atteint le numéro 2 des charts britanniques, bloqué par le Penny Lane / Strawberry Fields Forever des Beatles.
Un premier album imparfait mais attachant
L’album est un mélange de compositions originales et de morceaux qui sentent encore l’influence des songwriters pop de l’époque. I Love My Dog, son tout premier single, est une chanson d’une simplicité enfantine sur l’amour inconditionnel, déjà reconnaissable dans sa mélodie folk directe. Here Comes My Baby, reprise par les Tremeloes qui en feront un hit, montre le talent de Stevens pour écrire des refrains accrocheurs.
Fun fact qui change la perspective : Stevens tombera gravement malade de la tuberculose en 1968, passant des mois à l’hôpital. Cette épreuve le transformera profondément, le poussant vers l’introspection et la spiritualité qui caractériseront ses grands albums des années 70. Sans la tuberculose, pas de Tea for the Tillerman, pas de Teaser and the Firecat. La maladie comme catalyseur de génie, un classique du rock.
La production de Mike Hurst est propre, un peu trop peut-être, avec des arrangements orchestraux qui habillent les chansons sans toujours les servir. Stevens lui-même jugera sévèrement ses premiers albums, les considérant comme trop commerciaux, trop formatés par l’industrie. Il n’a pas entièrement tort, mais il n’a pas entièrement raison non plus : il y a dans Matthew & Son une fraîcheur juvénile et une sincérité mélodique qui survivent à la production datée.
Cat Stevens, devenu Yusuf Islam puis Yusuf / Cat Stevens, est toujours là, toujours en activité, toujours en quête. Matthew & Son est sa carte de visite, le premier chapitre d’une histoire longue et mouvementée. Un gamin de Soho avec une guitare et le monde devant lui. Le meilleur était encore à venir, mais le début était déjà sacrément prometteur.
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