Le rock a ses histoires de renaissance, ces moments ou un artiste revient de loin avec quelque chose de plus profond, de plus essentiel que ce qu’il avait avant. Cat Stevens et Mona Bone Jakon forment l’une de ces histoires. Sorti en avril 1970 sur Island Records, c’est le premier album d’un homme qui a traverse une longue periode de maladie et de convalescence, et qui revient avec une intimite nouvelle dans ses compositions, une profondeur gagnee sur l’adversite.
Steven Demetre Georgiou, ne le 21 juillet 1948 a Londres de parents greco-suedois, a commence sa carriere sous le nom de Cat Stevens en 1966. Ses premiers albums, pop et ornementes d’arrangements sophistiques, lui avaient valu un succes appreciable en Grande-Bretagne. Puis une tuberculose l’avait force a s’arreter pendant pres de deux ans, entre 1968 et 1969. Cette periode de convalescence prolongee a change sa facon de voir la musique et le monde. Les longues heures passees a l’hopital puis a se reposer ont ete des heures de reflexion et de creation interieure.
Quand il revient, c’est avec une approche depouilee, acoustique, centree sur l’essentiel. Island Records, le label d’avant-garde britannique qui signe des artistes comme Traffic, Free et Jethro Tull, lui offre une liberte artistique totale. Paul Samwell-Smith, ancien bassiste des Yardbirds reconverti en producteur d’exception, devient son collaborateur principal. Le duo va creer ensemble plusieurs des albums les plus importants du folk-rock britannique des annees 1970.
‘Lady D’Arbanville’ est le single qui ramene Cat Stevens dans la conscience populaire. La chanson est dediee a Patti D’Arbanville, une actrice et mannequin americaine avec qui Stevens entretient une relation a cette epoque. La melodie est construite sur un motif de guitare acoustique simple et entetant, la voix de Stevens monte et descend avec une naturel qu’il n’avait pas encore atteint dans ses premiers travaux. C’est une ballade d’amour qui ne s’excuse pas d’etre belle et qui n’a pas besoin d’artifices pour toucher.
‘Maybe You’re Right’ et ‘Pop Star’ montrent un Stevens capable d’ironie legere et d’autodistance, qualites qui le distinguent des autres chanteurs-compositeurs de sa generation. Il peut etre touchant sans etre larmoyant, poetique sans etre pretentieux. Ce dosage parfait est sa marque de fabrique, ce qu’il a appris pendant ses annees de formation et de maladie.
Le titre de l’album est une creation de l’imaginaire de Stevens. ‘Mona Bone Jakon’ est un non-sens phonetique qui plaisait a son auteur pour des raisons qu’il a toujours eu du mal a expliquer clairement. C’est peut-etre la meilleure explication possible : un titre qui dit qu’on ne sait pas toujours expliquer pourquoi on aime quelque chose, que la musique peut exister avant les mots et les concepts et qu’il n’y a aucune honte a ca.
Les arrangements de Paul Samwell-Smith sont d’une elegance rare. Chaque instrument est place avec soin dans l’espace sonore, rien n’ecrase le reste, tout respire. La guitare acoustique de Stevens est au centre, mais elle est entouree d’une orchestration legere qui l’amplifie sans la noyer. C’est de la production intelligente au service de la chanson, pas de la production pour montrer ce qu’on sait faire.
Stevens joue lui-meme la plupart des instruments sur l’album, avec l’aide de quelques musiciens de session soigneusement choisis. Cette economie de moyens est un choix artistique delibere : apres les arrangements trop elabores de ses premiers albums, il voulait retrouver l’essentiel, revenir a la source de ce qui l’avait attire vers la musique en premier lieu.
Mona Bone Jakon est l’album de la renaissance, mais aussi l’album des preparatifs. Il annonce ce qui va suivre quelques mois plus tard avec Tea for the Tillerman, son chef-d’oeuvre absolu. Ecoute en sequence, les deux albums racontent une histoire de transformation artistique d’une coherence remarquable. On commence avec Mona Bone Jakon, on arrive chez le laboureur du tillerman, et on comprend tout le chemin parcouru en si peu de temps.
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