1970 Album

Tea for the Tillerman

par Cat STEVENS

4,0
Sortie 1970
Genres folk rock · pop

Il y a des albums parfaits. Pas ‘presque parfaits’, pas ‘tres bons avec quelques moments exceptionnels’. Parfaits. Tea for the Tillerman de Cat Stevens, sorti en novembre 1970 sur Island Records, est de ceux-la. Dix titres, quarante minutes, zero dechet. Une oeuvre qui semble avoir ete ecrite comme ca, d’un seul souffle, comme si toutes les chansons existaient deja quelque part et qu’il suffisait de les trouver et de les fixer sur bande magnetique.

Cat Stevens n’a que vingt-deux ans quand il enregistre cet album, quelques mois apres Mona Bone Jakon. La maturite de ce qu’il produit est etonnante pour quelqu’un de si jeune. Mais la periode de convalescence qu’il a traversee apres sa tuberculose a accelere sa croissance interieure. Il a eu le temps de penser, de lire, de mediter. Et ce qu’il a trouve au terme de ce voyage interieur, c’est une voix propre, un style defini, une facon de regarder le monde qui n’appartient qu’a lui.

‘Where Do the Children Play?’ ouvre l’album avec une question qui n’a pas perdu une once de sa pertinence depuis 1970. Dans un monde qui urbanise ses espaces et betonise ses paysages, ou les enfants jouent-ils ? La melodie est simple, presque naive dans sa construction, ce qui la rend encore plus touchante et plus difficile a oublier. Stevens pose la question sans y repondre, parce que la question est plus importante que n’importe quelle reponse possible.

‘Wild World’ est peut-etre la chanson la plus populaire de l’album, un adieu doux-amer a une relation amoureuse qui se termine. ‘Now that I’ve lost everything to you / You say you want to start something new’ : c’est du chagrin d’amour classique, mais traite avec une maturite et une generosite inhabituelles. Le narrateur ne cherche pas a faire culpabiliser l’autre, il lui souhaite bonne chance pour la suite. C’est rare, c’est beau, c’est adulte d’une facon que peu de chansons d’amour atteignent.

‘Father and Son’ est l’un des plus beaux dialogues que la chanson populaire ait jamais mis en scene. Deux personnages, deux perspectives sur la vie, deux voix que Stevens joue seul avec une habileté interpretative confondante. Le pere qui conseille la prudence et la stabilite. Le fils qui veut partir, voir, vivre, risquer. Ni l’un ni l’autre n’a completement tort. La chanson ne tranche pas. Elle laisse l’auditeur dans cet espace inconfortable et fertile ou coexistent deux verites contradictoires sans qu’aucune n’ecrase l’autre.

Paul Samwell-Smith a produit cet album avec le meme sens de l’espace et de la lumiere qui caracterisait deja Mona Bone Jakon. Les arrangements restent proches du minimalisme acoustique tout en offrant quelques touches orchestrales judicieusement placees qui amplifieft l’emotion sans l’artifice. Rien n’est superflu. Chaque note a sa raison d’etre dans l’economie generale du disque, et on ne peut pas enlever une seule chose sans que l’ensemble en souffre.

‘Sad Lisa’ est une ballade d’une tendresse absolue, un portrait de femme en souffrance interieure que Stevens dessine avec une empathie remarquable. La guitare classique y remplace la guitare acoustique habituelle, donnant au morceau une couleur particuliere, plus fragile, plus intimiste. C’est l’un des moments les plus touchants de toute la discographie de Stevens, une chanson qui touche a quelque chose d’universel et d’intemporel.

L’illustration de la pochette, peinte par Stevens lui-meme, montre une scene de conte : un vieux marin buvant du the face a la mer pendant que ses enfants jouent alentour. Cette image concentre en elle toute la philosophie de l’album : la sagesse simple, la beaute du quotidien, la fuite du temps acceptee avec serenite et meme avec gratitude. C’est une image de paix dans un monde agite.

Sur X : @catstevens

Tea for the Tillerman a influence des generations de musiciens, de James Taylor a Badly Drawn Boy, de Jack Johnson a Jose Gonzalez. Sa modernite est intacte. Dans un monde qui s’accelere, qui bruite, qui sursature les sens, la voix de Cat Stevens sur cet album propose quelque chose de rare et de necessaire : le silence habite, la beaute sans effort, la verite qui n’a pas besoin de crier pour se faire entendre. C’est suffisant. C’est plus que suffisant.

La note des passionnés

4,0 /5

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Tea for the Tillerman