Verities & Balderdash
par Harry CHAPIN
Verities & Balderdash, Harry CHAPIN (1974) : le conteur qui disait la vérité
Harry Chapin appartient à cette catégorie rare d’artistes qui utilisent la chanson populaire comme d’autres utilisent la nouvelle ou le roman court. Il ne cherche pas à être beau ni à consoler. Il cherche à dire quelque chose de vrai, avec la précision d’un chirurgien et l’empathie d’un ami. Verities & Balderdash, son quatrième album studio sorti en 1974 chez Elektra Records, est l’expression la plus accomplie de ce talent singulier. Et au centre de cet album, il y a une chanson qui va changer sa vie et marquer plusieurs générations d’auditeurs : « Cat’s in the Cradle ».
Cat’s in the Cradle : la mécanique implacable du temps perdu
« Cat’s in the Cradle » est née d’une co-écriture entre Harry Chapin et son épouse Sandra, qui a confié dans plusieurs entretiens l’avoir écrite en partie en réponse aux longues absences de son mari, perpétuellement en tournée à travers l’Amérique. L’ironie est parfaite : la chanson parle d’un père qui n’a jamais le temps pour son fils, et ce père absent c’est précisément le chanteur qui la chante chaque soir sur scène.
La construction narrative est d’une précision redoutable. L’enfant naît, le père est occupé. L’enfant grandit, le père est toujours ailleurs. L’enfant devient adulte et reproduit le schéma. La boucle se referme avec la brutalité d’une évidence : « He’d grown up just like me. My boy was just like me. » Il n’y a pas de morale explicitée. Il n’y en a pas besoin. Le simple déroulé des faits fait le travail mieux qu’aucun discours ne pourrait le faire.
La chanson monte au numéro 1 du Billboard Hot 100 en décembre 1974. Elle reste l’une des rares chansons à message direct à avoir atteint le sommet des charts américains sans concession esthétique. C’est du folk-rock brut, sans artifice de production, qui touche un nerf collectif à une époque où la réussite professionnelle américaine commence à être questionnée dans ses implications familiales.
WOLD et 30,000 Pounds of Bananas : le journalisme en chanson
Chapin n’est pas un artiste à un seul chef-d’oeuvre. « WOLD » est peut-être la chanson la plus mélancolique de l’album : elle raconte l’histoire d’un animateur de radio de province qui vieillit, dont la voix s’use, dont la carrière se défait lentement dans des villes de taille modeste. Il appelle son ancienne compagne depuis une cabine téléphonique. Elle a refait sa vie. Lui non. C’est une chanson sur le fait de rater sa vie sans s’en rendre compte, et elle est d’une honnêteté désarmante.
« 30,000 Pounds of Bananas » illustre une autre facette de Chapin : le narrateur documentaire. La chanson raconte avec précision un accident de camion survenu à Scranton en Pennsylvanie. Les faits sont réels, les détails géographiques sont exacts. Chapin traite cette anecdote comme un reporter de terrain transformerait un fait divers en parabole sur la condition humaine. La frontière entre journalisme et poésie disparaît dans ses meilleures chansons.
L’engagement au-delà de la musique
Ce qui distingue Chapin de presque tous ses contemporains, c’est son refus du vedettariat comme fin en soi. Il reversait une part importante de ses revenus de concerts à des associations humanitaires, notamment dans la lutte contre la faim dans le monde. Il a activement milité pour que le gouvernement américain crée des mécanismes institutionnels de lutte contre la sous-alimentation, et il a fini par obtenir la création d’une commission présidentielle sur ce sujet. En 1987, le Congrès américain lui a décerné à titre posthume la Médaille d’Or du Congrès pour son action humanitaire.
Cette dimension civique n’est pas séparable de sa musique. Chapin chantait des chansons sur des gens ordinaires parce qu’il se souciait vraiment des gens ordinaires. Ce n’était pas de la posture. C’était une conviction profonde qui informait chaque aspect de sa vie publique et privée.
La production au service du texte
La production de Paul Leka sur Verities & Balderdash est d’une discrétion exemplaire. Les arrangements sont là pour porter le texte, pas pour le concurrencer. Les cordes apparaissent quand elles ajoutent quelque chose, les instruments acoustiques occupent l’espace central. Il n’y a aucun ornement inutile. Chapin chante comme il parle, avec l’urgence de quelqu’un qui a beaucoup à communiquer dans le temps qui lui est imparti.
Verities & Balderdash est l’album qui définit Harry Chapin. Après lui, il va continuer sur la même trajectoire, avec la même exigence éthique et la même maîtrise narrative. Mais c’est ici que tout est posé, clairement, sans ambiguïté. Un legs immense d’un artiste qui mérite d’être relu avec l’attention qu’on accorde aux grands écrivains.
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