With A Little Help From My Friends
par Joe COCKER
Sheffield, Angleterre, 1969. Un homme au physique imposant, à la voix rauque et terreuse comme une nuit d’hiver dans le Yorkshire, monte sur la scène de l’Albert Hall de Londres et transforme une chanson des Beatles en cérémonie chamanique. Joe Cocker chante « With a Little Help from My Friends » et quelque chose se passe dans la salle qui dépasse la simple performance musicale. C’est cette version qui ouvrira le festival de Woodstock quelques mois plus tard, et c’est l’album du même nom qui documente l’état de grâce dans lequel se trouvait Cocker en 1969. Un album qui n’est pas qu’un disque, c’est un événement.
Joe Cocker est né à Sheffield en 1944. Fils d’un employé municipal, il grandit dans une ville ouvrière où le blues et le gospel américains sont la musique de ceux qui veulent s’évader du quotidien industriel. Cocker absorbe Ray Charles, Big Joe Turner, Muddy Waters avec une avidité de chercheur d’or. Sa voix, naturellement rablée et expressive, se coule dans le blues avec une aisance qui déroute ses contemporains britanniques. Il n’imite pas les Américains, il les digère et produit quelque chose de nouvellement brit.
L’album est enregistré à Londres avec le Grease Band, le groupe qui l’accompagne depuis ses débuts. Chris Stainton au piano est l’architecte des arrangements, Henry McCullough à la guitare apporte une précision blues que peu de guitaristes britanniques de l’époque peuvent égaler. La section rythmique est solide comme un mur de briques. Ensemble, ils forment un ensemble d’une cohérence remarquable, capable de passer du blues électrique rugueux à la pop sophistiquée sans que la transition paraisse artificielle.
Le choix des reprises est emblématique du goût de Cocker. « Feelin’ Alright » de Traffic, écrite par Dave Mason, devient sous ses mains un hymne soul d’une puissance irrésistible. La version originale de Traffic est bonne, celle de Cocker est transformatrice. Il prend la chanson et la retourne comme un gant, révélant des profondeurs émotionnelles que l’original n’avait pas explorées. C’est ce talent particulier qui fait de Cocker un interprète hors du commun : il ne reprend pas, il réinvente.
« Something’s Coming On » montre un Cocker plus intime, capable de murmure autant que de cri. Sa voix dans les passages doux possède une vulnérabilité touchante qui contraste avec sa puissance habituelle. Cette dynamique, cette capacité à varier l’intensité sans jamais perdre l’authenticité émotionnelle, est la marque des grands interprètes. Cocker ne chante pas avec sa technique, il chante avec ses tripes, et cela s’entend à chaque mesure.
« With a Little Help from My Friends » est naturellement le sommet de l’album. Lennon et McCartney avaient écrit une chanson légère et ensoleillée pour leur batteur Ringo. Cocker en fait une supplique gospel, une déclaration d’humanité commune, un hymne à la solidarité humaine. La transformation est radicale mais respectueuse. Il ne défigure pas l’original, il en révèle une dimension que Lennon et McCartney eux-mêmes n’avaient pas soupçonnée. Paul McCartney déclarera plus tard que la version de Cocker lui avait appris quelque chose sur sa propre chanson.
A Woodstock, en août 1969, Cocker monte sur scène le samedi soir et livre une performance qui entre immédiatement dans la légende. Ses bras qui battent l’air, ses grimaces d’effort, son corps entier mobilisé dans l’acte de chanter : c’est une des images iconiques de ce festival. Les trois cent mille personnes présentes restent silencieuses pendant la première minute, puis l’ovation commence et ne s’arrête plus. « With a Little Help from My Friends » avait trouvé son public définitif.
La production de Denny Cordell et Leon Russell, enregistrée en studio avant Woodstock, est d’une sobriété exemplaire. Pas de surproduction, pas d’effets inutiles. Le son est direct, honnête, au service de la voix. Cordell comprend que le meilleur service qu’un producteur peut rendre à un artiste comme Cocker est de ne pas se mettre en travers de son chemin. Les arrangements sont là pour porter la voix, jamais pour la supplanter. C’est une leçon que trop de producteurs n’ont jamais apprise.
Cet album inaugural ouvre une décennie glorieuse pour Cocker. « Mad Dogs and Englishmen » (1970), le double album live avec l’orchestre de Leon Russell, sera son chef-d’oeuvre de scène. « Up Where We Belong » (1982) lui apportera un Grammy Award et un public nouveau. Mais « With a Little Help from My Friends » reste le point de départ, le disque qui prouve que Sheffield peut produire des voix aussi grandes que Detroit ou Memphis. Une affirmation que Cocker passera toute sa carrière à confirmer.
Fun fact : lors de l’enregistrement de la reprise du titre éponyme, Cocker avait demandé à Chris Stainton de jouer une introduction de piano de trente secondes avant l’entrée de sa voix, pour lui laisser le temps de « entrer dans la chanson ». Cette introduction, que Stainton improvisa en studio, devint une des parties les plus mémorables de l’enregistrement. Cocker déclara plus tard qu’il ne pouvait pas chanter la chanson sans ces trente secondes de piano : « Elles me racontent l’histoire avant que je commence à la chanter. »
Plus de Joe COCKER
Voir la fiche artiste →La note des passionnés
Pas encore noté
Donnez votre note
Continuer l'exploration


