Sortie 1962
Genres rhythm-n-blues · soul

Cincinnati 1959 : Quand Trois Frères Ont Réinventé le Monde

Il y a des chansons qui n’appartiennent à personne, et à tout le monde en même temps. Des chansons qui ont été écrites par untel, enregistrées par un autre, transformées par un troisième, et finalement volées par l’histoire collective au point qu’on ne sait plus très bien à qui elles appartiennent vraiment. Twist and Shout est de celles-là. Mais rendons à César ce qui lui appartient : avant les Beatles, avant les Rolling Stones, avant quiconque, ce sont les Isley Brothers qui ont donné à cette chanson sa forme définitive, son énergie atomique, sa démence parfaitement contrôlée.

L’histoire commence en 1959, à Cincinnati, Ohio, où les frères O’Kelly, Rudolph et Ronald Isley, fils d’un musicien de gospel, élevés dans la tradition des chants d’Église, ont quitté leur Ohio natal pour tenter leur chance à New York. Ils avaient Dieu dans la voix et le diable dans les hanches, ce mélange explosif qui définit les plus grandes chansons du rock and soul. Leurs premières tentatives chez RCA Victor avaient produit des singles corrects sans plus.

Puis vint Bert Bernsauteur-compositeur et producteur new-yorkais d’une efficacité redoutable, qui avait mis la main sur une chanson un peu ratée du groupe The Top Notes : Twist and Shout, co-écrite par Phil Medley et Bert Russell (pseudonyme de Berns lui-même). The Top Notes en avaient fait quelque chose d’anodin, de poli, de sage. Berns savait qu’il y avait une bombe enfouie dans ces paroles, et que seul un groupe capable de hurler avec le feu du gospel pouvait la faire exploser. Il pensait aux Isley Brothers.

Pochette du 45 tours Twist and Shout par les Isley Brothers, Wand Records, 1962
Pochette originale du single « Twist and Shout », Wand Records, 1962

Morceaux Phares : L’Introduction Qui a Changé Le Monde

La version des Isley Brothers de Twist and Shout est une leçon de physique sonore autant que de musique. Elle part de rien, quelques mesures instrumentales sobres, et monte, monte, monte avec une intensité exponentielle jusqu’à l’explosion du premier couplet. Et ce premier couplet, cette façon qu’a Ronald Isley de crier WELL shake it up baby NOW comme si sa vie dépendait littéralement de votre participation physique, reste l’une des entrées vocales les plus spectaculaires de toute l’histoire du rock.

Ronald Isley avait vingt ans. Vingt ans et une voix de prophète, une voix qui contient toutes les générations du gospel noir américain, toutes les douleurs et toutes les joies accumulées depuis des siècles. Quand il hurle ce refrain, ce n’est pas un performance, c’est une invocation. Une cérémonie. Un appel à la danse qui est aussi un appel à la liberté.

« Shake it up, baby, twist and shout, allez, viens, travaille ça, baby, maintenant, twist and shout ! », The Isley Brothers, Twist and Shout, 1962

La structure est classique, blues à douze mesures revisité par le twist qui faisait danser toute l’Amérique en 1962, mais l’exécution est unique. Les harmonies vocales des trois frères créent une texture sonore d’une richesse incroyable : Ronald en lead, O’Kelly et Rudolph qui soutiennent, qui poussent, qui répondent, comme dans un sermon de pasteur où la congrégation reprend chaque phrase. C’est de la musique communautaire, de la musique qui suppose une réponse physique de votre part. Vous ne pouvez pas écouter ça assis tranquillement.

Dans les Coulisses de Wand Records : La Perfection Accidentelle

La session d’enregistrement de Twist and Shout avec les Isley Brothers s’est déroulée en 1962 pour le compte de Wand Records, un petit label indépendant new-yorkais. Bert Berns, qui avait convaincu le label de signer les frères, produisait les sessions avec une énergie et une vision claires : il voulait quelque chose de sauvage, d’urgent, d’incontrôlable. Il voulait un enregistrement qui sonnerait comme si la bande magnétique elle-même était en feu.

Ce qu’il obtint dépassa ses espérances. Les Isley Brothers entrèrent en studio et livrèrent une performance d’une intensité rare, l’une de ces prises où tout le monde dans la salle comprend instantanément que quelque chose d’exceptionnel vient de se passer. Les musiciens de session avaient fourni un tapis rythmique solide comme du béton, et dessus, les trois frères avaient dansé comme des dieux.

La clé de la version des Isley Brothers, ce qui la distingue irrémédiablement de toutes les autres, y compris la fameuse reprise des Beatles, c’est la tension progressive. La chanson ne livre pas tout dès la première mesure. Elle construit, elle tease, elle promet avant de donner. Chaque refrain est légèrement plus intense que le précédent. La voix de Ronald monte d’un cran à chaque fois. Les harmonies se resserrent. Et quand le climax final arrive, vous avez l’impression que la salle entière va exploser.

Affiche du concert des Isley Brothers au Muhlenberg College, Allentown PA, novembre 1968
Affiche du concert, Isley Brothers au Muhlenberg College, Allentown, novembre 1968

Héritage : De Cincinnati à Liverpool, et Retour

Sorti en juin 1962, le single Twist and Shout des Isley Brothers atteint le numéro 2 des charts R&B et le numéro 17 du Billboard Hot 100. Un succès solide mais pas encore la gloire absolue. Cela viendra par un détour inattendu : en 1963, les Beatles, quatre jeunes Britanniques de Liverpool qui avaient dévoré en secret tous les disques de R&B américain qu’ils pouvaient trouver, enregistrent leur propre version de Twist and Shout.

La version Beatles, enregistrée en une prise unique alors que John Lennon perdait sa voix à cause d’un rhume sévère, devient un classique instantané. Ce qui, paradoxalement, propulse la version originale des Isley Brothers dans la conscience musicale mondiale, car les Beatles eux-mêmes ne cachent pas leur dette, ne dissimulent pas que leur modèle, leur inspiration, leur source, c’est ces trois frères de Cincinnati qui ont tout compris bien avant eux.

Les Isley Brothers ont traversé six décennies de musique populaire avec une longévité et une versatilité ahurissantes, du gospel au R&B, du rock au funk, de la soul au quiet storm. Ils ont traversé tous les changements de mode, toutes les révolutions musicales, en restant fidèles à leur essence : cette capacité unique à transformer une salle entière en communauté soudée par la danse et l’émotion.

Twist and Shout reste leur acte de fondation, leur Big Bang. La chanson qui a tout commencé. Quand John Lennon, ce génie de Liverpool, a entendu les Isley Brothers sur ce 45 tours de 1962, et quand il a décidé que lui aussi allait tenter de faire ça, de reproduire cette magie-là, de capturer cette énergie, il a su, dans ses tripes, qu’il était en présence de quelque chose d’irréductible. De quelque chose qui ne s’imitait pas. On pouvait le reprendre. On ne pouvait pas l’égaler.

C’est la mesure d’une grande chanson : elle donne envie à tout le monde de la chanter, et elle reste unique malgré tout. Twist and shout, baby. Pour toujours.

La note des passionnés

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