L’imam du soul
1973. Al Green publie Call Me, son cinquième album studio, et consolide sa position comme la voix soul la plus importante et la plus singular du début des années 1970. Green est né en 1946 à Forrest City, Arkansas, dans une famille religieuse qui chantait du gospel. Il grandira dans le gospel, dans la musique d’église, avant de basculer vers le soul et d’être maudit par son père pour avoir « fait de la musique du diable ». Cette tension entre le sacré et le profane va traverser toute sa carrière et culminer en 1976 quand il se convertira au christianisme et deviendra pasteur.
En 1973, Al Green est à son zénith commercial et artistique. Il a déjà sorti Let’s Stay Together (1972) et I’m Still in Love with You (1972). Call Me arrive dans la foulée avec la même équipe : Willie Mitchell à la production, les musiciens de la Hi Rhythm Section à Memphis, les studios Royal Recording. Cette constance de l’équipe de production est une force. Mitchell connaît exactement comment capter la voix de Green, comment laisser les silences respirer, comment placer les cuivres et les cordes pour qu’ils soutiennent sans étouffer.
Here I Am (Come and Take Me) est un classique absolu de la soul music. Green chante avec une intensité émotionnelle et une vulnérabilité qui sont très inhabituelles pour un chanteur de son niveau de popularité. Il n’y a pas de distance entre lui et la chanson. Il chante comme si sa vie en dépendait, et la production de Mitchell capture cela avec une délicatesse et une précision remarquables. Les arrangements de cuivres sont légers mais présents, les cordes glissent en arrière-plan, la batterie de Howard Grimes pulse avec discrétion.
Willie Mitchell et les studios Royal
Willie Mitchell est le producteur qui a fait d’Al Green. Il l’avait vu chanter dans un club à Midland, Texas, en 1969, et avait immédiatement compris ce qu’il avait devant lui : une voix extraordinaire, un sens inné du timing musical, et une présence émotionnelle qui allait au-delà des techniques habituelles de la soul music. Il avait signé Green sur Hi Records et avait passé les deux années suivantes à définir un son : une production sobre, avec beaucoup d’espace, qui laissait la voix de Green occuper tout le territoire.
La Hi Rhythm Section est le moteur sonore de tout ce que Green a enregistré à cette période. Les frères Hodges, Teenie, Charles et Leroy, à la guitare, aux claviers et à la basse, forment avec Howard Grimes à la batterie un ensemble d’une cohésion et d’une sensibilité musicale rares. Ils avaient l’habitude de jouer ensemble depuis des années, et leur façon de s’écouter mutuellement, de laisser de l’espace, de ne jamais surcharger, est la fondation sur laquelle la magie de Green pouvait se déployer.
La chanson titre, Call Me (Come Back Home), est une prière déguisée en chanson d’amour. Green chante à une femme qui est partie, mais le registre vocal qu’il emploie, l’intensité de la supplication, tout cela évoque aussi bien une prière à Dieu qu’un appel à une amante. Cette ambiguïté n’est pas accidentelle. Pour Green, l’amour humain et l’amour divin ont toujours occupé le même espace émotionnel.
Avant la conversion
En 1974, une ancienne compagne d’Al Green lui versera de la bouillie de maïs brûlante sur le corps pendant son sommeil avant de se suicider. Cette tragédie est le tournant de sa vie. Green survivra à ses brûlures graves mais y verra un signe divin. Il se convertira officiellement au christianisme en 1976 et deviendra pasteur d’une église de Memphis. Sa carrière soul commerciale s’arrêtera presque complètement, remplacée par des enregistrements de gospel.
Call Me appartient donc à la période dorée qui précède cette rupture. C’est le son d’un homme au sommet de ses capacités artistiques et commerciales, ignorant encore ce que l’avenir lui réserve, et chantant avec une vérité et une beauté qui restent uniques dans l’histoire de la musique américaine.
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