Sortie 1973
Genres funk · rock/pop rock · soul

L’éveil intérieur

Août 1973. Stevie Wonder publie Innervisions, quatrième album de la période créatrice extraordinaire qu’il a entamée avec Music of My Mind en 1972 après avoir renégocié son contrat avec Motown et obtenu un contrôle artistique total. L’album arrive quelques jours avant un accident de voiture grave qui le laissera dans le coma pendant plusieurs jours et dont il sortira avec une perte partielle de l’odorat. Cet accident transformera profondément sa vision du monde et de la musique. Mais Innervisions, enregistré avant ce tournant, est déjà un album d’une profondeur et d’une beauté qui annoncent un artiste en pleine possession de ses capacités créatrices.

Wonder joue lui-même la quasi-totalité des instruments sur l’album : claviers, synthétiseurs, batterie électronique, basse, harmonica, et parfois guitare. Cette maîtrise instrumentale totale lui permet de réaliser exactement les textures et les arrangements qu’il entend, sans devoir expliquer à d’autres musiciens ce qu’il cherche. Le résultat est une cohérence et une profondeur sonore rares.

Higher Ground ouvre l’album avec un groove synthétique construit sur un clavinet Hohner traité avec un effet wah-wah, créant un son percussif et hypnotique qui est immédiatement reconnaissable. Les paroles parlent de réincarnation et de progression spirituelle, d’un être qui revient dans ce monde avec la connaissance accumulée de vies antérieures. Wonder chante avec une urgence joyeuse qui contraste avec la gravité du thème.

Living for the City

Living for the City est la grande fresque sociale de l’album, une pièce de sept minutes qui raconte l’histoire d’un jeune homme du Mississippi qui monte à New York pour trouver sa chance et se retrouve dans un engrenage judiciaire et social qui le broie. La chanson commence doucement avec l’enfance en milieu rural, monte progressivement en intensité avec l’arrivée dans la grande ville, et culmine avec un passage parlé qui reconstitue une arrestation et un procès injuste. C’est du storytelling soul à son niveau le plus ambitieux.

Golden Lady est le contrepoint romantique et lumineux : une chanson d’amour à la mélodie ample et généreuse, avec des harmonies vocales que Wonder multiplie en se répondant à lui-même sur plusieurs pistes. Sa voix dans les aigus a une qualité presque immatérielle sur ce titre, comme si les notes flottaient au-dessus du groove au lieu d’y être ancrées.

L’album gagne le Grammy de l’album de l’année en 1974. C’est la deuxième fois consécutive que Wonder remporte cette récompense après Talking Book. Cette série de Grammys consécutifs dit quelque chose sur la domination artistique qu’il exerce sur la musique populaire américaine à cette époque, une domination qui inclut la composition, l’interprétation, la production et l’innovation technologique dans l’utilisation des synthétiseurs.

Le génie comme travail

Ce qui distingue Stevie Wonder de beaucoup de ses contemporains est sa capacité à travailler avec une discipline et une régularité que son génie naturel aurait pu lui permettre d’ignorer. Il entre dans les studios tard le soir et en sort au petit matin, il teste des centaines de versions d’une progression harmonique avant de choisir la bonne, il reprend des pistes entières parce qu’un détail lui semble imparfait. Cette rigueur est ce qui transforme l’inspiration en chef-d’oeuvre.

La note des passionnés

4,0 /5

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