1976 Album

Songs In The Key Of Life

par Stevie WONDER

4,0
Sortie 1976
Genres funk · rock/pop rock · soul

Il y a dans l’histoire de la musique populaire quelques moments où un artiste semble toucher quelque chose d’absolu, un point de convergence entre la technique, l’inspiration et la sincérité qui produit une oeuvre dont on ne peut pas dire grand chose de plus que : c’est parfait. « Songs in the Key of Life » de Stevie Wonder, double album sorti en septembre 1976, est de ces oeuvres. Depuis « Music of My Mind » en 1972, Wonder avait entamé une série de cinq albums en quatre ans qui avaient redéfini ce que la musique soul et pop pouvait dire et comment elle pouvait le dire. « Songs in the Key of Life » est l’achèvement de cette série, le moment où toutes les dimensions de son art s’expriment simultanément avec la plus grande intensité.

L’album a demandé deux ans de travail, entre 1974 et 1976. Wonder en a écrit toutes les chansons, joué de la plupart des instruments, produit et arrangé l’ensemble avec une attention au détail qui dit l’exigence de quelqu’un qui sait exactement ce qu’il cherche. Cette maîtrise totale du processus créatif n’aurait pas été possible sans la liberté contractuelle qu’il avait négociée avec Motown : depuis 1972, il était l’un des seuls artistes de l’histoire du label à avoir un contrôle absolu sur son travail.

« Sir Duke » est l’hommage le plus célèbre de l’album, une célébration de Duke Ellington et de la tradition du jazz américain qui est aussi une chanson sur le pouvoir de la musique en général. Wonder chante avec une joie communicative qui fait que ce morceau, malgré sa complexité harmonique et rythmique, semble immédiatement naturel et accessible. Les cuivres qui jouent le thème principal sont l’un des arrangements les plus reconnaissables du répertoire pop des années soixante-dix.

« I Wish » est un voyage dans le passé, dans l’enfance et les petites rebellions de l’adolescence, chanté avec une nostalgie joyeuse qui capture le sentiment rare d’une mémoire heureuse. Le groove funk qui sous-tend la chanson est imparable, avec une ligne de basse qui invite le corps à répondre avant même que la mélodie ait fini de s’installer. C’est l’une des chansons les plus physiques de l’album, celle qui traverse le plus directement de la tête au corps.

« Isn’t She Lovely » est l’un des moments les plus intimement personnels de l’album, une chanson que Wonder a écrite après la naissance de sa fille Aisha. Elle commence par les pleurs du nouveau-né et se développe en une célébration de la vie et de la beauté avec une joie qui ne laisse aucun doute sur l’authenticité de l’émotion. L’harmonica de Wonder, qui joue le thème principal, est l’instrument le plus personnel de son répertoire, et son utilisation sur cette chanson dit quelque chose sur la relation entre l’instrument et le sentiment.

« Pastime Paradise » est la pièce la plus sombre et la plus philosophique de l’album, une méditation sur la façon dont les gens s’accrochent aux gloires passées plutôt que de construire quelque chose pour l’avenir. Les arrangements de cordes et de choeurs créent une atmosphère presque cinématographique, et la voix de Wonder y est à la fois accusatrice et mélancolique. Coolio en a samplé le thème principal vingt ans plus tard pour son classique « Gangsta’s Paradise ».

« As » est peut-être la déclaration d’amour la plus ample et la plus ambitieuse de l’album, une chanson qui accumule les images et les promesses d’une façon qui rappelle les grandes chansons d’amour de la tradition gospel. Wonder y chante avec une conviction et une puissance qui dit que ces promesses sont sincères et profondes, pas des formules de chanson mais des engagements réels.

« Love’s in Need of Love Today » ouvre l’album sur un appel qui résume tout ce que Wonder cherchait à dire : le monde a besoin d’amour, et cet amour est insuffisant, et la musique peut contribuer à le répandre. C’est un credo simple et peut-être naïf, mais Wonder le chante avec une conviction et une beauté qui le rendent convaincant.

« Songs in the Key of Life » a remporté le Grammy Award de l’album de l’année en 1977. Ce prix était pour une fois parfaitement mérité. Il était difficile d’écouter cet album et d’en douter : quelque chose de très grand s’était passé ici, quelque chose qui disait que la musique populaire pouvait être, en même temps, profonde et accessible, complexe et immédiate, personnelle et universelle.

Ce que « Songs in the Key of Life » a accompli dans le contexte de la musique populaire de 1976 est difficile à mesurer avec les outils ordinaires de la critique musicale. Il a élargi ce qu’on pouvait attendre d’un album de soul et de pop : la complexité harmonique sans pédantisme, la profondeur thématique sans lourdeur, la générosité sonore sans excès. Les artistes qui lui doivent quelque chose vont de Michael Jackson, qui a grandi en l’écoutant, à Prince, qui a reconnu son influence, en passant par des dizaines d’artistes soul et R&B des décennies suivantes. Wonder n’a jamais reproduit exactement ce moment dans sa discographie ultérieure, ce qui est peut-être la preuve que « Songs in the Key of Life » était un sommet qu’on ne gravit qu’une fois.

La note des passionnés

4,0 /5

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