Sortie 1972
Genres funk · rock/pop rock · soul

Stevie Wonder, octobre 1972. Cet homme vient de tout changer. Pas juste dans sa propre carrière. Dans l’histoire de la musique populaire américaine. L’album s’appelle « Talking Book » et il représente le premier chapitre d’une décennie sans équivalent dans le catalogue d’un seul artiste.

Pour comprendre ce que cet album représente, il faut comprendre ce que Stevie Wonder était avant lui. Un enfant prodige de Motown, aveugle de naissance, découvert à onze ans par Ronnie White et signé par Berry Gordy. Des hits dans la poche depuis l’adolescence : « Fingertips », « Uptight », « I Was Made to Love Her ». Un artiste géré par Motown avec l’efficacité d’une machine : chansons choisies par les producteurs maison, musiciens impostés par le label, aucun contrôle artistique. Wonder encaissait les royalties et souriait aux caméras.

Et puis il a eu vingt et un ans. Et son contrat est arrivé à expiration. Et Stevie Wonder a fait quelque chose d’impensable pour l’époque : il a refusé de signer une prolongation aux mêmes conditions. Il a demandé et obtenu un contrôle total sur ses compositions, ses productions, ses arrangements. Motown a hésité. Motown a pesé le risque. Et finalement, Motown a cédé. L’accord négocié en 1971 transformait Stevie Wonder d’un artiste sous contrat en un artiste indépendant au sein de la même maison de disques. Le résultat, c’est « Talking Book ».

« Superstition » est la chanson qui ouvre le bal et pose immédiatement les termes de la nouvelle dynamique. Jeff Beck était venu jouer avec Wonder en studio, et Wonder lui avait écrit cette chanson pour son prochain album. Beck l’adorait. Beck pensait la sortir lui-même. Mais entre temps, Wonder l’avait enregistrée avec son propre groupe, et la sortait sur « Talking Book ». Jeff Beck n’a jamais tout à fait pardonné, mais musicalement, on comprend la décision : « Superstition » chanté par Stevie Wonder est un chef-d’oeuvre. Chanté par Jeff Beck, ça aurait été… une curiosité intéressante.

Le riff de « Superstition » est universel. Cinq notes. Un clavinet (clavier électromécanique dont Wonder joue avec une percussion hallucinante), une batterie sèche et précise, et cette ligne de basse qui ancre tout dans un groove irrésistible. C’est une chanson sur la superstition, bien sûr, sur les croyances irrationnelles qui gouvernent les comportements humains. Mais le texte, aussi direct qu’il soit, est secondaire par rapport à la force physique de la musique. « Superstition » vous attrape par les épaules et vous oblige à bouger, voilà tout.

« You Are the Sunshine of My Life » est l’exact opposé : une ballade amoureuse d’une douceur sereine, avec une mélodie qui semble avoir toujours existé. Wonder la chante avec une grâce naturelle, mais c’est Jim Gilstrap et Lani Groves qui ouvrent le morceau en voix leads avant que Wonder ne prenne le relais. La chanson remportera le Grammy de la meilleure performance pop masculine. Elle est si parfaite dans sa simplicité qu’on a du mal à imaginer une version différente.

« Maybe Your Baby » est l’expérimentation la plus spectaculaire du disque : un groove funky qui dure sept minutes, Stevie Wonder jouant presque tous les instruments lui-même, le Moog et le clavinet au coeur d’une orchestration dense et surprenante. C’est là qu’on mesure l’étendue de son talent : non seulement il compose, non seulement il chante, mais il joue, et il joue tout, avec une technique que des spécialistes enviaient.

La collaboration avec Jeff Beck donne « Looking for Another Pure Love », où Beck joue un solo de guitare d’une élégance caractéristique. La rencontre entre le funk de Wonder et le rock de Beck est plus naturelle qu’on ne l’aurait imaginé : les deux musiciens se retrouvent sur un terrain commun, celui du groove et de la précision rythmique.

« Big Brother » ferme l’album sur une note politique et prophétique. Wonder y adresse directement les politiciens américains, les critique, leur dit qu’il les surveille. Le titre fait écho à Orwell. La mélodie est sombre, presque gospel, et la voix de Wonder y prend une profondeur que les morceaux plus légers n’explorent pas. Ce n’est pas la chanson la plus connue de l’album, mais c’est peut-être la plus courageuse.

L’aspect technique de « Talking Book » mérite également d’être souligné. Stevie Wonder joue lui-même la quasi-totalité des instruments sur plusieurs pistes, exploitant les possibilités naissantes du Moog synthesizer avec une maîtrise qui étonne ses contemporains. Les ingénieurs du son de chez Motown avaient l’habitude de travailler avec des musiciens de session chevronnés. Ils se retrouvaient face à un aveugle qui commandait ses propres sessions, dirigeait ses propres arrangements et exigeait d’écouter les bandes plusieurs fois avant de valider. Le studio est devenu l’instrument principal de Stevie Wonder à partir de « Talking Book », et cet outil entre ses mains a produit certaines des musiques les plus durables de toute la décennie.

« Talking Book » a été suivi, en l’espace de trois ans, par « Innervisions », « Fulfillingness’ First Finale » et « Songs in the Key of Life ». Quatre chefs-d’oeuvre consécutifs : une séquence sans équivalent dans le rock ou la soul music. L’histoire de la musique populaire américaine a rarement vu une telle concentration de génie sur une telle durée. Et tout a commencé ici, avec ce « Talking Book » de 1972, ce premier chapitre où Stevie Wonder prouvait qu’il n’avait besoin de personne pour faire exactement ce qu’il voulait faire.

Sur X : @StevieWonder

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Talking Book