Up-Tight Everything’s Alright
par Stevie WONDER
Stevie Wonder, « Up-Tight (Everything’s Alright) » : Le Génie A Seize Ans Et Il N’A Pas Besoin De Vos Conseils
Il y a des moments dans l’histoire de la musique populaire où un artiste bascule. Où l’on voit, en temps réel, une chenille devenir papillon. « Up-Tight (Everything’s Alright) » de Stevie Wonder, sorti en 1966, est un de ces moments. Pas parce que l’album est parfait (il ne l’est pas entièrement), pas parce qu’il annonce déjà le génie absolu des années 70 (il l’annonce mais timidement), mais parce qu’il révèle une transition en cours, un enfant prodige qui devient un artiste adulte, et que ce passage est toujours fascinant à observer.
Stevland Hardaway Morris, né le 13 mai 1950 à Saginaw, Michigan, aveugle de naissance suite à une trop forte concentration d’oxygène dans l’incubateur qui l’a maintenu en vie prématurément. Il a onze ans quand Berry Gordy le signe sur Tamla Motown après une audition qui laisse le label sans voix. Il enregistre « Fingertips Part 2 » à douze ans, performance live époustouflante d’harmonica et de chant qui lui vaut un numéro un au Billboard. Numéro un. À douze ans.
« J’étais Little Stevie Wonder. Puis j’ai grandi. Et Motown ne savait plus trop quoi faire de moi. » Stevie Wonder, dans une interview rare de 1968
La Crise De L’Adolescence D’Un Génie
Entre 1963 et 1965, Stevie Wonder traverse ce que n’importe quel artiste Motown redouterait : les années creuses. La voix mue, le corps change, le public se demande si Little Stevie peut devenir Grand Stevie. Les singles sortent et n’atteignent plus les sommets. Gordy s’interroge. L’équipe artistique s’interroge. Mais Stevie, lui, travaille. Il joue de tous les instruments, il compose, il absorbe tout ce qu’il entend, le soul, le gospel, le pop, la musique classique que sa mère lui fait écouter.
En 1965, il sort « Uptight (Everything’s Alright) », le single. La chanson est co-écrite avec Henry Cosby et Sylvia Moy. Sylvia Moy est l’une des premières femmes à occuper un rôle de compositrice et de productrice de premier plan à Motown, et son influence sur le son de Stevie Wonder de cette époque est considérable et trop souvent ignorée. C’est Moy qui croit en Wonder quand beaucoup doutent, c’est elle qui plaide pour lui auprès de Gordy, c’est elle qui comprend que ce garçon a quelque chose d’exceptionnel si on lui donne juste les bons outils.
Le Son : Entre Detroit Et Quelque Chose D’Autre
Ce qui frappe à l’écoute d’« Up-Tight », l’album, c’est l’ambiguïté productive du son. D’un côté, c’est du Motown pur, la formule Gordy appliquée avec précision : le tambourin, les cordes discrètes, les choeurs féminins en retrait, la production propre. De l’autre, il y a cette énergie qui déborde légèrement du cadre, cette façon qu’a Stevie de mordre dans ses mots un peu plus fort que ce que la politesse Motown recommande, cette présence d’harmonica qui introduit une rugosité blues dans le paysage soul policé.
L’album inclut une reprise des Rolling Stones, « Satisfaction ». Voilà qui dit tout. En 1966, Stevie Wonder reprend les Stones. Les Stones, groupe blanc britannique qui a construit sa carrière sur les blues noirs américains, se retrouvent repris par un artiste noir américain, la boucle est bouclée, le dialogue transatlantique continue, le rock’n’roll prouve une fois de plus qu’il est une conversation permanente qui ne s’arrête jamais.
Seize Ans Et Une Conscience
Ce qui est peut-être le plus impressionnant dans la trajectoire de Stevie Wonder en 1966, c’est la vitesse à laquelle sa conscience politique se développe. Le titre « Blowin’ in the Wind », reprise de Bob Dylan, figure sur l’album. Un artiste Motown qui reprend Dylan en 1966. Gordy, toujours pragmatique, toujours soucieux de ne pas aliéner son public blanc, n’en est pas enchanté. Mais Stevie tient bon. Il comprend que la musique peut et doit dire quelque chose, que son statut de célébrité lui donne une responsabilité.
Ce positionnement va s’amplifier au fil des années. En 1972, Stevie Wonder deviendra le premier artiste à refuser le Grammy Award for Best Rhythm and Blues Song au motif que la catégorie est ségrégative. En 1980, il sera l’un des militants les plus actifs pour faire du jour de naissance de Martin Luther King Jr. une fête nationale américaine. On voit les graines de tout ça dans « Up-Tight », dans cette façon d’insister pour reprendre Dylan, pour dire que la musique noire peut et doit se nourrir de la contre-culture blanche et inversement.
L’Avant-Goût Du Génie
Ce n’est qu’en 1972 que Stevie Wonder prendra définitivement le contrôle de son oeuvre, négociant un contrat inédit avec Motown qui lui donne tous les droits sur ses masters et la liberté artistique totale. Ce qui suit, Music of My Mind, Talking Book, Innervisions, Fulfillingness’ First Finale, Songs in the Key of Life, cette séquence de cinq albums entre 1972 et 1976 est l’une des plus extraordinaires de l’histoire de la musique populaire. Aucun débat possible.
Mais tout ça commence ici, en 1966, dans ce disque imparfait et enthousiasmant d’un gamin de seize ans qui n’est plus un prodige d’enfant et pas encore un génie adulte mais qui est quelque chose d’aussi rare : un artiste en train de chercher son chemin avec une confiance absolue dans le fait qu’il va le trouver. « Up-Tight (Everything’s Alright) » est le titre de l’album et c’est aussi le message qu’il envoie. Ne vous inquiétez pas pour moi. Je sais ce que je fais. Attendez de voir.
Attendez de voir. Nous avons attendu. Et nous avons vu. Et c’était au-delà de tout ce qu’on pouvait imaginer en écoutant ce premier vrai album d’un adolescent aveugle de Saginaw, Michigan, dans un studio de Detroit, en 1966. La promesse a été tenue au centuple. Ce n’est pas si fréquent dans ce métier. Ce n’est pas si fréquent dans n’importe quel métier.
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