Sortie 1966

The Young Rascals : la soul blanche qui faisait suer les murs de Manhattan

Imaginez le tableau. New York, 1966. La ville est une cocotte-minute sur le point d’exploser, le Village pue le patchouli et la révolte, et dans les clubs enfumés de Long Island, quatre gamins en costumes Lord Fauntleroy ridicules, cols Eton et culottes courtes, balancent une soul tellement brûlante qu’on jurerait qu’ils sortent tout droit d’un studio de Memphis. Sauf qu’ils sont blancs. Italo-Américains pour la plupart. Et ça, mes amis, c’est le miracle des Young Rascals, ce premier album homonyme paru chez Atlantic Records qui débarque comme un coup de poing dans la face polie de la pop américaine de l’epoque.

Felix Cavaliere aux claviers et au chant, l’orgue Hammond vissé aux tripes. Eddie Brigati, la voix de velours et de braise. Gene Cornish à la guitare et le démentiel Dino Danelli derrière les fûts, un batteur qui jouait comme s’il avait avalé Gene Krupa et Buddy Rich dans le meme petit-déjeuner. Voilà l’attelage. Et quand ce premier disque sort, l’Amerique blanche découvre soudain qu’on peut avoir la peau pale et l’ame noire.

Good Lovin’, ou comment voler une chanson et en faire un hymne

Parlons-en, de Good Lovin’. Le morceau n’est meme pas d’eux à l’origine, c’est une reprise des Olympics, un groupe R&B passé relativement inapercu. Mais ce que les Rascals en font releve du braquage de grand chemin. Felix Cavaliere a entendu la version originale à la radio en conduisant et a su, immédiatement, viscéralement, qu’il y avait là une bombe. Ils l’ont accélérée, durcie, électrifiée, et l’ont transformée en un brulot de deux minutes et trente secondes qui grimpe au sommet du Billboard Hot 100 en avril 1966. Numero un. Boum.

Ce qui frappe encore aujourd’hui, c’est l’énergie pure, animale, du truc. Ce break célèbre ou tout s’arrête avant que la batterie de Danelli ne relance la machine comme un train fou, c’est du pur génie d’arrangement. On raconte que le groupe avait peaufiné ce moment sur scène pendant des mois avant de l’enregistrer, le testant soir apres soir devant les foules en transe des clubs de la cote Est.

Les Beatles américains ? Pas si vite

La presse de l’epoque, toujours prompte à coller des étiquettes, les a vite surnommés « les Beatles américains ». Comparaison flatteuse mais paresseuse. Car là ou les Fab Four venaient du skiffle et du rock’n’roll de Liverpool, les Rascals plongeaient leurs racines dans la soul de Ray Charles, dans le gospel, dans le rhythm and blues le plus charnel. Felix Cavaliere ne s’en cachait pas. Il vouait un culte aux artistes noirs et considérait que sa mission était de porter cette musique à un public qui, sans lui, ne l’aurait peut-être jamais entendue.

« On ne jouait pas de la musique blanche ou de la musique noire. On jouait de la musique, point. Et si elle te faisait bouger le cul, c’est qu’on avait réussi notre boulot. »

Le disque s’ouvre d’ailleurs sur I Ain’t Gonna Eat Out My Heart Anymore, leur premier vrai succès, une supplique amoureuse portée par l’orgue tourbillonnant et les harmonies vocales qui annoncent deja la couleur. C’est de la passion brute mise en musique, sans fioritures, sans cette production léchée et sucrée qui gangrenait tant de productions pop de 1966.

You Better Run et la naissance d’une attitude

Et puis il y a You Better Run, ce morceau menaçant, presque proto-punk dans son urgence, que Pat Benatar reprendra des années plus tard pour en faire un tube. Mais l’original, signé Cavaliere-Brigati, a une rage contenue qui ne demande qu’à exploser. C’est l’un des premiers exemples du songwriting maison du groupe, car les Rascals, contrairement à beaucoup de leurs contemporains, écrivaient leurs propres chansons. Une rareté à une époque ou les labels imposaient encore leurs songwriters professionnels.

Fun fact savoureux : le groupe s’appelait à l’origine simplement « The Rascals », mais un autre combo, les Harmonica Rascals, menaça de les poursuivre. D’ou le « Young » ajouté à contrecoeur. Ils laisseront tomber le « Young » en 1968 pour redevenir simplement The Rascals. Autre détail croustillant : ces fameux costumes d’ecoliers anglais qu’ils détestaient porter étaient une idée de leur management pour les rendre « mignons » et vendables. Cavaliere a passé des années à essayer d’effacer cette image de son CV.

Un disque fondateur

Avec le recul, ce premier album des Young Rascals apparait comme une pierre angulaire de ce qu’on appellera plus tard le « blue-eyed soul », cette soul aux yeux bleus qui ouvrira la voie à Hall & Oates, à Daryl Hall, à toute une lignée d’artistes blancs amoureux de la musique noire. Sans les Rascals, pas de Mitch Ryder qui tienne, pas la meme légitimité pour les Righteous Brothers.

Le disque n’est pas parfait, soyons honnetes. Comme beaucoup de premiers albums de l’époque, il aligne les reprises pour remplir la galette autour des deux ou trois singles porteurs. Mais l’énergie, elle, ne ment jamais. Quand Danelli cogne, quand Cavaliere fait gémir son Hammond, quand Brigati pousse sa voix dans le rouge, on tient là quelque chose d’authentique, de viscéral, de profondément vivant. En 1997, le Rock and Roll Hall of Fame finira par leur ouvrir ses portes, reconnaissance tardive pour ces pionniers qui, le temps d’un premier album rageur, ont prouvé que la soul n’a pas de couleur de peau, seulement une température. Et celle-ci, croyez-moi, dépasse allègrement les cent degrés. Mettez Good Lovin’ à fond, baissez les fenêtres, et essayez de ne pas hocher la tête. Impossible. C’est ca, le pouvoir d’un grand disque de soul. Meme blanche.

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