Eric Is Here : le testament solitaire d’un Animal en mue
1967, l’année de tous les bouleversements. Pendant que San Francisco se prépare à son Summer of Love et que Sgt. Pepper s’apprête à redéfinir les règles du jeu, un Anglais trapu au regard de bouledogue et à la voix de stentor traverse une crise existentielle majeure. Eric Burdon, le chanteur des Animals, ce groupe de Newcastle qui avait fait trembler les charts avec The House of the Rising Sun, voit son combat se désagréger sous ses yeux. Et de ces cendres nait un objet étrange, mal aimé, fascinant : Eric Is Here, paru chez MGM Records.
Soyons clairs sur le contexte, parce qu’il explique tout. Les Animals originaux, ceux d’Alan Price et de Chas Chandler, ont implosé. Querelles d’argent, egos, fatigue de la route. Burdon se retrouve seul maitre à bord, ou presque. Et le label, dans sa sagesse mercantile, décide de sortir ce disque sous le nom « Eric Burdon and the Animals » alors qu’en réalité, il s’agit davantage d’un album solo déguisé. Les vrais Animals n’y sont quasiment pas. À la place, des musiciens de studio et des arrangements orchestraux signés Benny Golson et Horace Ott qui donnent au disque cette couleur pop-orchestrale si particulière.
Un disque de transition, un homme en pleine métamorphose
Ce qui rend Eric Is Here si attachant, c’est précisément son statut bancal. C’est le disque d’un homme entre deux mondes. D’un coté le bluesman rageur des débuts, de l’autre le futur prophète psychédélique qui, quelques mois plus tard, signera Winds of Change et San Franciscan Nights. Ici, Burdon hésite, tatonne, se cherche. Et cette incertitude meme produit des moments d’une émotion brute saisissante.
Prenez Help Me Girl, le single phare. Une supplique désespérée, presque théâtrale, ou la voix de Burdon, ce grain unique entre le whisky et le charbon, déploie toute sa puissance dramatique. Les cordes montent, le chanteur implore, et l’on tient là l’un des sommets pop de sa carrière.
Randy Newman avant Randy Newman
L’un des coups de génie de l’album, c’est la reprise de I Think It’s Gonna Rain Today, signée par un certain Randy Newman, alors parfaitement inconnu du grand public. Newman n’avait pas encore vingt-cinq ans, il écrivait des chansons pour les autres en attendant son heure. Que Burdon ait flairé ce talent naissant et choisi d’enregistrer cette ballade mélancolique et pluvieuse en dit long sur son flair artistique.
« J’ai toujours su reconnaitre une grande chanson, peu importe qui l’avait écrite. Mon job, c’était de lui donner une ame. » Burdon résumait ainsi sa conception du métier d’interprète.
La version de Burdon est plus orchestrée, plus dramatique que les lectures dépouillées que Newman privilégiera plus tard, mais elle capture cette tristesse universelle, cette pluie intérieure qui colle à la peau. Un choix audacieux pour un album de 1967.
Hendrix, San Francisco et l’appel du psychédélisme
Mais le véritable sous-texte d’Eric Is Here, c’est l’attraction grandissante de Burdon pour la contre-culture californienne. À cette époque, le chanteur est littéralement fasciné par un jeune guitariste gaucher que son ancien comparse Chas Chandler vient justement de dénicher et de ramener à Londres : Jimi Hendrix. Burdon assiste, sidéré, à l’ascension fulgurante de l’Experience. Et il commence à comprendre que le monde bascule, que San Francisco est en train de devenir l’épicentre d’un séisme culturel.
Cette fascination ne transparait pas encore pleinement dans Eric Is Here, qui reste un disque relativement sage, orchestral, presque crooner par moments. Mais on sent la pression monter, on sent l’homme pret à exploser vers d’autres horizons. Quelques mois apres ce disque, Burdon montera sur la scène du Monterey Pop Festival, ce meme festival ou Hendrix incendiera littéralement sa guitare.
Fun fact : That Ain’t Where It’s At, autre morceau notable de l’album, est l’une des rares compositions originales de Burdon sur ce disque, et son titre meme, dans son argot de l’epoque, trahit l’inquiétude d’un homme qui sent que sa place n’est plus tout à fait là ou il croyait. « Ce n’est pas là que ca se passe. » Tout un programme.
Un mal-aimé à réévaluer
La critique de l’époque a souvent boudé Eric Is Here, lui reprochant son coté trop produit, trop pop, pas assez fidèle à l’esprit blues des Animals. Et il est vrai que les puristes en ont tordu le nez. Mais avec le recul, ce disque mérite une réévaluation. C’est le portrait d’un artiste en pleine transformation, le document précieux d’un moment charnière, l’instant suspendu avant le grand saut psychédélique. Eric Burdon, ce gamin de Newcastle qui avait grandi dans la grisaille industrielle du nord de l’Angleterre, était en train de devenir un citoyen du monde, un chercheur d’absolu, un amoureux de la liberté californienne. Eric Is Here, malgré ses imperfections, malgré son statut hybride, capte ce basculement avec une sincérité touchante. Ce n’est pas le chef-d’oeuvre de sa carrière, loin de là, mais c’est une pièce essentielle du puzzle, le chainon manquant entre l’Animal enragé des débuts et le mystique psychédélique des années suivantes. Et cette voix, cette incroyable voix de Burdon, qui pourrait chanter l’annuaire téléphonique et vous arracher des larmes. C’est ca, finalement, le vrai sujet de ce disque.
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