The Animals (USA)
par The ANIMALS
Genèse : Newcastle rugit et le monde tremble
Il y avait les Beatles à Liverpool. Il y avait les Stones à Londres. Et il y avait les Animals à Newcastle-upon-Tyne, cette ville du nord de l’Angleterre que les gens du sud regardaient de haut, cette ville ouvrière, charbonnière, rugueuse comme les mains des mineurs qui la faisaient vivre. Et c’est précisément de cette rugosité, de cette dureté, de ce refus du compromis et de la facilité que les Animals ont tiré leur force.
L’album américain « The Animals », parce qu’il faut préciser que la version américaine, publiée par MGM Records, diffère sensiblement de la version britannique, sort en 1964 et donne immédiatement la mesure du phénomène. Ce n’est pas seulement un album de rhythm and blues. Ce n’est pas seulement une collection de reprises intelligentes et d’originaux prometteurs. C’est une déclaration. Une déclaration de guerre contre la médiocrité, contre la facilité, contre la pop propre et souriante qui dominait les charts.
Eric Burdon, ce petit gars de Walker, un quartier ouvrier de Newcastle, avec sa voix de vieil homme dans un corps de jeune homme, avec ses ambitions artistiques démesurées et son amour du blues américain, est le moteur vocal d’un groupe qui possède quelque chose que peu d’autres ont : une conviction. Quand les Animals jouent, tu sens qu’ils y croient vraiment. Chaque note est habitée, chaque couplet est vécu, chaque refrain est arraché des tripes plutôt que soigneusement posé sur la mélodie.
Hilton Valentine à la guitare, Chas Chandler à la basse (oui, le futur manager de Jimi Hendrix), Alan Price aux claviers (son orgue Hammond va devenir aussi important que n’importe quelle guitare dans le rock), et John Steel à la batterie, cinq types qui se connaissent depuis des années, qui ont traîné dans les clubs de jazz et de R&B du nord de l’Angleterre, qui ont appris la musique à la dure, dans les salles enfumées, devant des publics exigeants.

Les morceaux : Le souffle du nord
Et puis il y a « The House of the Rising Sun ». Il faut parler de « The House of the Rising Sun » parce que c’est l’éléphant dans la pièce, l’étoile qui éclipse tout autour d’elle. C’est peut-être le single le plus extraordinaire de toute la British Invasion, pas le plus vendu, pas nécessairement le plus influent commercialement, mais artistiquement le plus parfait, le plus audacieux, le plus absolument accompli.
Quatre minutes et trente secondes. Un folk blues traditionnel, chanté depuis des générations dans les Appalaches américaines. Alan Price qui introduit ce motif d’arpège à l’orgue, un motif si simple et si irrésistible qu’il est entré dans la mémoire collective de l’humanité entière. Et Eric Burdon qui commence à chanter : « There is a house in New Orleans / They call the Rising Sun… »
La voix de Burdon sur ce morceau est une performance incomparable. Il y a une douleur authentique, une désillusion profonde, une sagesse au-delà de ses vingt ans qui est stupéfiante. Il ne chante pas la chanson. Il la vit. Il est le jeune homme qui raconte au public de ne pas faire les mêmes erreurs que lui. Il est la voix de la mauvaise conscience, de la douleur apprise, de l’expérience amère.
« Quand j’ai entendu « The House of the Rising Sun » pour la première fois à la radio, j’ai immédiatement su que tout ce que je croyais savoir sur la pop music était obsolète. Ces types avaient tout changé en quatre minutes. »
Bob Dylan, dont la version de la chanson avait inspiré les Animals
Mais l’album américain ne se réduit pas à « The House of the Rising Sun », et c’est là où les critiques qui ne le connaissent pas se trompent lourdement. « The Night Time Is the Right Time », une reprise de Ray Charles, est une démonstration de force vocale absolue. Burdon y fait des choses que personne ne faisait à l’époque : il chante avec une intensité, une passion brute, un sens dramatique qui est plus proche du gospel et du soul que de la pop britannique standard.
« Boom Boom » de John Lee Hooker est transformé en quelque chose de sauvage et de primitif. Le groove est irrésistible, la guitare de Hilton Valentine est tranchante comme une lame, et Burdon chante comme si sa vie en dépendait. C’est du blues électrique pur, joué par des Anglais qui ont compris le secret du genre : la conviction. Tu ne peux pas jouer le blues à moitié. Tu ne peux pas jouer le blues poliment. Tu dois y mettre tout ce que tu as.
« I’m Crying », l’un des rares originaux du groupe dans cette période, montre que les Animals n’étaient pas seulement d’excellents interprètes. Ray Davies pouvait composer des hits. Eric Burdon avait des choses à dire. La chanson est une pépite de R&B britannique, mélodie accrocheuse et arrangement nerveux.
Alan Price et son orgue Hammond méritent une mention particulière. Dans un paysage musical dominé par les guitares, Price imposait l’orgue comme instrument principal, pas comme accompagnement, comme voix à part entière. Son jeu est fluide, puissant, inventif. Il préfigure ce que Steve Winwood allait faire avec le Spencer Davis Group et Traffic, ce que Booker T Jones faisait à Memphis. L’orgue Hammond est la couleur particulière des Animals, leur marque de fabrique sonore.
Coulisses : La rébellion des ouvriers et les batailles de droits
Les Animals de 1964 sont un groupe en tension permanente, entre eux-mêmes, avec leur maison de disques, avec le système musical en général. Et cette tension alimente leur musique d’une façon directe, viscérale.
Eric Burdon et Alan Price ne s’entendent pas bien. Les deux hommes ont des visions artistiques différentes, des tempéraments opposés, des ambitions qui ne convergent pas toujours. Price est plus intello, plus calculateur dans le bon sens du terme. Burdon est pur instinct, pure explosion émotionnelle. Entre les deux, quelque chose se crée, une friction créative qui est la marque des grands groupes.
L’histoire des droits d' »The House of the Rising Sun » est l’une des plus tristes de la musique populaire. Alan Price, en tant que directeur musical du groupe, avait signé la chanson à son seul nom pour des raisons administratives, il fallait un seul nom sur le dépôt légal, et c’était lui qui gérait la paperasse. Résultat : Price a touché les royalties de l’un des singles les plus vendus de 1964, et ses camarades n’ont rien vu. Cette injustice a empoisonné les relations du groupe pendant des années.
La version américaine de l’album, « The Animals (USA) », diffère de la version britannique parce que MGM Records, qui distribuait le groupe aux États-Unis, avait sa propre vision de ce qui marcherait sur le marché américain. Ils ont ajouté « The House of the Rising Sun » en version longue, ils ont modifié la tracklist, ils ont créé quelque chose de légèrement différent de ce que Columbia sortait en Grande-Bretagne. Le résultat est un album cohérent qui reflète parfaitement l’intensité du groupe en 1964.
Chas Chandler, le bassiste, deviendra quelques années plus tard le manager de Jimi Hendrix. C’est lui qui « découvrira » Hendrix à New York en 1966 et le ramènera à Londres pour lui construire une carrière internationale. Quand on dit que les Animals ont changé l’histoire de la musique, ce n’est pas une hyperbole.

Héritage : La voix du nord qui résonne encore
L’impact de « The Animals (USA) » et du groupe en général sur l’histoire du rock est immense et souvent sous-estimé. Les Animals ont prouvé plusieurs choses cruciales en 1964 qui ont ouvert des portes pour tous ceux qui ont suivi.
Premièrement, ils ont prouvé qu’on pouvait faire de la musique noire américaine, du blues, du R&B, du soul, avec une authenticité et une profondeur égales à l’original, sans trahir ni la source ni son propre héritage culturel. Ils ne copiaient pas. Ils interprétaient. Il y a une différence fondamentale.
Deuxièmement, ils ont démontré que la « classe ouvrière rock » avait quelque chose de particulier à apporter. Pas les gamins des beaux quartiers de Londres, pas les étudiants d’art school, les ouvriers de Newcastle, avec leurs accents du nord et leurs références culturelles différentes. Cette authenticité-là, cette brutalité tranquille, allait inspirer toute une tradition qui mène des Animals à Bruce Springsteen en passant par les Clash.
Troisièmement, et c’est peut-être le plus important, ils ont installé l’orgue Hammond comme instrument de rock à part entière. Avant Alan Price, l’orgue était un instrument de jazz, de gospel, de musique classique légère. Après Price, l’orgue est devenu indissociable du rock. Stevie Winwood, Garth Hudson du Band, Keith Emerson, tous doivent quelque chose à Price.
« The House of the Rising Sun » est toujours là, partout, tout le temps. Dans les publicités, dans les films, dans les séries TV, dans les clubs karaoké du monde entier. C’est une de ces rares chansons qui ont dépassé le statut de « hit » pour devenir quelque chose d’autre : un mythe, une icône, une partie du patrimoine culturel universel.
Newcastle-upon-Tyne, 1964. Cinq types du nord de l’Angleterre, une version d’une vieille chanson folk, un orgue Hammond et une voix de géant. Et l’histoire de la musique qui ne sera plus jamais tout à fait la même.
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