Sortie 1965

L’orgue électrique contre le hit-parade

Il y a quelque chose de profondément anti-commercial dans la démarche de Manfred Mann. En pleine Beatlemania, quand chaque groupe britannique se rue vers les hit-parades avec des singles soigneusement calibrés pour passer en radio, Manfred Mann fait le contraire: il refuse délibérément d’inclure ses singles dans ses albums britanniques. Un calcul artistique à contre-courant total qui force les fans à acheter les deux formats séparément, certes, mais surtout qui préserve l’intégrité de ses disques comme des oeuvres autonomes, pas comme de vulgaires compilations de ce qu’on a déjà entendu à la radio.

« Mann Made », sorti en 1965, est l’expression la plus aboutie de cette philosophie. Le groupe enregistre à Abbey Road, dans les mêmes studios où les Beatles sont en train de révolutionner la production pop, avec John Burgess à la production. Le résultat est un album de rhythm and blues et de jazz qui ne ressemble à rien d’autre de ce qui sort en Grande-Bretagne cette année-là: sophistiqué sans être précieux, groovy sans être vulgaire, érudit sans être pédant.

Paul Jones et l’orgue de Manfred

Le chanteur Paul Jones, dont le vrai nom est Paul Pond, est une des voix les plus naturellement blues de toute la scène britannique. Il a ce don rare de pouvoir chanter le rhythm and blues américain sans que ça sonne comme une imitation: il y met quelque chose de personnel, une mélancolie britannique tranquille qui transforme la matière empruntée en quelque chose d’authentiquement sien. Sa voix sur « Mann Made » oscille entre puissance contrôlée et fragilité calculée, toujours à la limite juste, jamais en excès.

En face de lui, Manfred Mann à l’orgue Hammond est une présence musicale fascinante. Né en Afrique du Sud, formé au jazz académique, Mann applique une rigueur harmonique inhabituelle à des formats pop et R&B. Ses lignes d’orgue ne sont pas des riffs simples répétés en boucle: ce sont des phrases construites, des contre-mélodies qui dialoguent avec la voix plutôt que de se contenter de l’accompagner. La combinaison entre la spontanéité apparente de Jones et la précision architecturale de Mann crée une tension créative qui est le coeur secret du groupe.

Manfred Mann en 1967
Manfred Mann photographié en 1967, deux ans après la sortie de « Mann Made », au pic de sa gloire britannique.

Le dernier album avec Mike Vickers

« Mann Made » est aussi le dernier disque enregistré avec Mike Vickers, le multi-instrumentiste du groupe, qui quitte l’aventure après cet album pour se tourner vers la composition pour orchestres et le cinéma. La perte est significative: Vickers apportait une flexibilité instrumentale rare, capable de passer de la flûte à la guitare au saxophone selon les besoins, donnant au groupe une palette sonore plus large que la plupart de leurs contemporains.

Un fait peu connu mais délicieux: Paul Jones, avant de rejoindre Manfred Mann, avait été approché par une bande de jeunes Londoniens qui cherchaient un chanteur. Il a décliné. Ce groupe s’appelait les Rolling Stones. Mick Jagger a donc obtenu le poste par défaut, ce qui est peut-être la meilleure chose qui soit arrivée à Mick Jagger, et peut-être aussi la meilleure chose qui soit arrivée à Paul Jones, qui a suivi son propre chemin vers une carrière tout aussi estimable mais infiniment plus discrète.

Abbey Road avant les Beatles légendaires

Enregistrer à Abbey Road en 1965, c’est travailler dans l’ombre grandissante des Beatles qui occupent les mêmes studios. John Burgess, le producteur de Manfred Mann, est lui-même un pilier d’EMI qui a produit des dizaines de groupes britanniques de l’époque. Son approche avec Mann est différente de ce que Lennon et McCartney obtiennent de George Martin: moins d’expérimentation, plus de respect des structures jazz et blues que le groupe affectionne.

Le résultat sur « Mann Made » est une image fidèle et magnifique d’un groupe au sommet de sa cohérence, avant les bouleversements de personnel qui vont transformer le son du groupe dans la seconde moitié des années soixante. Tom McGuinness à la basse, Mike Hugg à la batterie: une section rythmique solide et fiable qui laisse à Jones et Mann tout l’espace pour développer leurs idées.

Le paradoxe d’un groupe à succès qui refuse le succès

La décision de ne pas inclure les singles dans les albums britanniques est aussi une décision économique paradoxale. En séparant les deux formats, Manfred Mann oblige les fans les plus dévoués à dépenser deux fois: une fois pour l’album, une fois pour les 45 tours. Mais elle est surtout une décision artistique cohérente avec la philosophie jazz qui sous-tend tout le projet: en jazz, l’album est une oeuvre totale, chaque morceau existe en relation avec les autres, et on ne mélange pas les genres ni les contextes. Mann applique cette rigueur à la pop, et si le grand public ne comprend pas toujours, les musiciens de sa génération le respectent profondément pour ça.

Toute la beauté et toute la frustration de Manfred Mann tiennent dans ce paradoxe: un groupe qui génère des hits (ils auront plusieurs numéros un en Grande-Bretagne pendant cette période) mais qui refuse de se laisser définir par eux. « Mann Made » ne contient aucun de ces tubes, c’est le choix délibéré d’une bande de musiciens qui veulent que leur album soit jugé sur ce qu’il est, pas sur le capital sympathie de leurs singles radio. Ce genre d’intégrité artistique, en 1965, est suffisamment rare pour mériter qu’on s’y arrête et qu’on salue.

La note des passionnés

4,0 /5

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Mann Made