Sortie 1962

Un Accident Génial à Memphis : La Naissance de Green Onions

Été 1962. Memphis, Tennessee. Dans les studios de Stax Recordsun ancien cinéma reconverti en cathédrale du son, à l’angle de McLemore Avenue et de College Street, en plein cœur du quartier sud de Memphis, quelque chose de miraculeux est sur le point de se produire. Pas de manière planifiée, pas selon un business plan ou une stratégie commerciale savamment élaborée. Non. Par accident. Comme les meilleures choses arrivent toujours.

Le groupe de rockabilly de Billy Lee Riley était censé enregistrer ce jour-là. Riley lui-même avait quitté la salle après une dispute avec le label sur les conditions d’enregistrement, les détails exacts varient selon les témoins, mais l’essentiel est là : le studio était vide, le temps était payé, et quatre jeunes musiciens avaient du temps libre sur les bras. Booker T. Jonesdix-sept ans, pianiste prodige, multi-instrumentiste de génie, s’installe derrière l’orgue Hammond M3 et commence à jouer un riff blues qu’il avait rodé depuis des mois dans les clubs de danse de Memphis. Steve Cropper à la guitare, Lewis Steinberg à la basse et Al Jackson Jr. à la batterie le rejoignent instinctivement.

Jim Stewart, co-fondateur de Stax, était dans la cabine de mixage. Il avait le bon sens de laisser tourner les bandes. Ce qu’il entendit dans ses écouteurs allait changer la face de la musique américaine. Pas en deux heures. Pas même en deux minutes. En quelques accords. En vingt secondes d’introduction. La chanson s’appelait au départ Behave Yourselfmais ce n’est pas ce titre-là qui allait traverser les âges. L’autre face du single, celle qu’on avait enregistrée presque par inadvertance, portait le nom de légumes verts piquants : Green Onions.

Booker T. and the MGs, photo promotionnelle 1967
Booker T. & the M.G.’s, photo promotionnelle publiée dans Billboard (1967). Domaine public

Morceaux Phares : L’Orgue Hammond Prend le Pouvoir

Il n’y a pas de paroles dans Green Onions. Aucun mot. Aucune histoire racontée, aucun cœur brisé décrit, aucune Sue qui court dans les rues. Juste quatre musiciens et leurs instruments, dans une conversation jazz-blues-soul d’une fluidité et d’une intensité absolument stupéfiantes. Et c’est précisément pour cette raison que la chanson est un chef-d’œuvre absolu : parce qu’elle prouve que la musique n’a pas besoin de mots pour vous parler directement à l’âme.

L’orgue Hammond de Booker T. Jones est la voix principale, une voix grave, grasse, fumée, qui roule sur les douze mesures blues avec la certitude tranquille d’un maître. Ce n’est pas un orgue de cathédrale gothique, c’est un orgue de juke-joint du Mississippi Delta, un orgue qui a senti la bière et la cigarette, qui a vu des couples s’enlacer dans l’obscurité, qui sait ce que veut dire désirer quelque chose sans pouvoir l’obtenir.

« Green Onions n’a pas de paroles parce qu’elle n’en a pas besoin. Elle dit tout ce qu’il y a à dire sur le désir, la tension et la résolution en deux minutes quarante-cinq secondes d’orgue. », Steve Cropper, guitariste des MG’s

Booker T. and the MGs, photographie parue dans Billboard 1969
Booker T. & the MG’s, photographie issue de Billboard Magazine (mai 1969). Domaine public

Mais ne négligeons pas les autres. La guitare de Steve Cropper, sobre, précise, chirurgicale, qui ponctue les phrases de l’orgue avec une économie de moyens extraordinaire. Chaque note de Cropper est nécessaire. Aucune n’est superflue. C’est la leçon qu’il a transmise à toute une génération de guitaristes : jouer moins pour dire plus. Et la section rythmique, Al Jackson Jr. à la batterie, Lewis Steinberg à la basse, qui constitue l’une des fondations les plus solides et les plus groovy que le rock et la soul aient jamais posées. Ces quatre hommes forment un tout parfait, un organisme unique à huit mains et vingt doigts.

Dans les Coulisses de Stax : Le Son d’une Révolution Silencieuse

Stax Records en 1962, c’est une anomalie sociologique autant qu’une réussite musicale. Dans le Memphis ségrégationniste, où les blancs et les noirs mangeaient dans des restaurants différents, buvaient à des fontaines différentes, vivaient dans des mondes parallèles et hermétiques, le studio de McLemore Avenue était l’un des rares endroits de la ville où tout ce beau monde se retrouvait, travaillait côte à côte, créait ensemble. Booker T. Jones était noir. Steve Cropper était blanc. Al Jackson Jr. était noir. Lewis Steinberg était noir. Ensemble, ils sonnaient comme une seule voix.

La salle de concert qui servait de studio principal avait gardé l’acoustique naturelle de l’ancien cinéma, des murs en briques, un plancher en bois, une réverbération chaleureuse et organique qu’aucun traitement numérique ne réussira jamais à imiter. C’est cette acoustique-là qu’on entend dans Green Onionsce son légèrement brut, légèrement vivant, comme si les musiciens étaient juste à côté de vous dans la pièce.

Jim Stewart et sa sœur Estelle Axton, les deux fondateurs de Stax (ST-AX : les deux premières lettres de leurs noms de famille), avaient une politique simple : laisser les musiciens faire ce qu’ils savaient faire. Pas de surproduction, pas d’interférences inutiles, pas de métronome imposé. La musique de Stax devait respirer librement. Green Onions est le parfait exemple de cette philosophie en action.

Héritage : Le Groove Immortel de Memphis

Sorti en août 1962, Green Onions bondit immédiatement à la première place des charts R&B américains et atteint la troisième place du Billboard Hot 100. C’est le premier grand succès de Stax Records, celui qui va définir l’identité sonore du label pour les dix ans à venir, ce son âpre et élégant à la fois, ce mélange de blues rural et de sophistication urbaine qu’on appellera bientôt le son de Memphis.

L’impact culturel de Green Onions est immeasurable. La chanson a été utilisée dans des dizaines de films, American Graffiti, Quadrophenia, The Commitments, Twelve Years a Slavechaque fois avec le même effet : une vague d’authenticité qui submerge tout. Hollywood a compris depuis longtemps que si vous voulez ancrer une scène dans la réalité viscérale de l’Amérique profonde, vous mettez Green Onions sur la bande-son.

En 1999, la chanson a été intégrée au Grammy Hall of Fame. En 2011, la Bibliothèque du Congrès américain l’a inscrite au National Recording Registry, la jugeant « culturellement, historiquement ou esthétiquement importante ». Mais la plus belle reconnaissance, c’est celle qui se passe chaque soir dans des clubs sombres du monde entier, quand un organiste pose ses mains sur un Hammond et attaque ce riff-là, et que toute la salle, instantanément, comprend. Sans un mot. Sans aucun mot.

Booker T. Jones avait dix-sept ans quand il a enregistré Green Onions. Dix-sept ans. Il en a aujourd’hui plus de quatre-vingts. Et ce riff joué par un adolescent de Memphis un après-midi d’été 1962, alors que tout le monde s’attendait à enregistrer autre chose, résonne encore dans nos oreilles, dans nos corps, dans nos mémoires. Pour toujours. Comme une oignon verte qui repousse chaque saison, chaque année, obstinément, superbement.

La note des passionnés

4,0 /5

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Green Onions