1960 Album

The Soul of Ike and Tina Turner

par Ike And Tina TURNER

4,0
Sortie 1960
Genres rhythm-n-blues · soul

Tu veux savoir ce que ça fait d’être foudroyé par la musique ? Écoute la première seconde d’« A Fool in Love ». Cette voix qui surgit, tranchante comme un couteau, brûlante comme un fer rouge, avec cette urgence absolue, cet abandon total, c’est Anna Mae Bullock, vingt ans à peine, qui deviendra Tina Turner. Et rien ne sera plus jamais pareil. The Soul of Ike and Tina Turner, c’est l’acte de naissance d’une des plus grandes forces du rock’n’roll et du R&B.

Genèse : la naissance d’une tornade

Nous sommes à St. Louis, Missouri, à la fin des années 50. Ike Turner est déjà un nom respecté dans le monde du rhythm and blues, pianiste de génie, guitariste redoutable, chef d’orchestre qui fait swinguer ses Kings of Rhythm avec une précision militaire. Il tient ses musiciens d’une main de fer, travaille ses sets avec une exigence maniaque, joue dans les clubs noirs du Missouri et de l’Arkansas.

Anna Mae Bullock, originaire de Nutbush, Tennessee, monte sur scène un soir, presque par accident, dit-on. Ike était occupé à autre chose. Elle prend le micro. Et là, quelque chose explose. Une voix pareille, ça ne s’invente pas, ça ne s’explique pas. Ça arrive. Ike Turner comprend immédiatement qu’il tient quelque chose d’extraordinaire. Il la baptise Tina Turner, il choisit lui-même le prénom, en hommage à Sheena, Reine de la Jungle, et intègre Anna Mae dans son orchestre.

En 1960, ils entrent en studio pour Sue Records avec un titre qu’Ike a écrit pour un autre chanteur, qui ne s’est pas présenté à la session. Tina chante à la place. Le résultat s’appelle « A Fool in Love ». C’est une bombe.

Ike et Tina Turner dans le magazine Cash Box en 1962
Ike & Tina Turner dans le magazine Cash Box en 1962, deux ans après leurs débuts fulgurants, déjà des stars du circuit R&B américain.

Les morceaux phares : l’électricité incarnée

Cet album premier est une collection de brûlots R&B qui ne laissent aucune échappatoire. Chaque titre te prend à la gorge et ne te lâche plus.

« A Fool in Love »le single qui a tout déclenché. Cette intro de piano martelée, cette section de cuivres qui rugit, et puis cette voix… Tina chante avec une intensité qui dépasse la simple performance. Elle vit la chanson. Elle hurle, elle supplie, elle menace, elle gémit. C’est physique, c’est viscéral, c’est du rock’n’roll dans sa forme la plus pure. Le titre grimpe jusqu’au numéro 2 des charts R&B en 1960.

« I Had a Notion »un blues lent, hypnotique, où Tina démontre qu’elle peut autant murmurer que tonner. La guitare d’Ike serpente autour de sa voix avec une précision qui fait mal. « Chances Are »une ballade qui montre la capacité de Tina à naviguer entre douceur et tempête au sein d’un même morceau. Et « You’re My Baby », avec les Ikettes en chœur derrière elle, annonce déjà le spectacle total, le show inoubliable qui fera bientôt d’Ike & Tina Turner une attraction légendaire sur tous les circuits.

« Je n’avais pas peur. Je ne savais même pas ce que c’était, la peur, à ce moment-là. Je chantais parce que c’était tout ce que je savais faire, tout ce que j’avais. »

Tina Turner, sur ses débuts avec Ike

Dans les coulisses : la machine Ike Turner

Ike Turner est un personnage complexe, pour le moins. Génie musical incontestable, arrangeur de talent, il a une vision claire de ce qu’il veut construire : un revue de R&B professionnel, discipliné, impeccable. Les musiciens de ses Kings of Rhythm savent qu’on ne plaisante pas avec Ike. Les répétitions sont longues, intenses, les standards élevés.

En studio chez Sue Records, petit label new-yorkais spécialisé dans le rhythm and blues, les sessions sont menées tambour battant. Ike supervise tout : les arrangements, les tempos, les harmonies des Ikettes (Robbie Montgomery, Sandra Harding et Frances Hodges), la guitare, le piano. Tina chante, et sa voix recouvre tout comme une coulée de lave.

Ce que la plupart des gens ignorent, c’est qu’à cette époque Tina n’est pas encore la star, c’est la chanteuse d’Ike Turner, celui dont le nom apparaît en premier sur les disques. « Ike and Tina Turner » est sa création, son concept, son empire. Mais la voix qui fait revenir le public, la voix qui fait lever les foules, c’est la sienne à elle. L’histoire rattrapera cette injustice, mais pas avant des années de lutte.

L’héritage : la fondation d’une cathédrale

The Soul of Ike and Tina Turner est le premier chapitre d’une saga qui durera jusqu’en 1976 et produira des classiques absolus, Proud Mary, Nutbush City Limits, les concerts légendaires où Tina danse, gronde et catéchise ses publics jusqu’à l’épuisement collectif.

La rupture viendra, dramatique, violente, nécessaire. Tina repartira de zéro avec 36 cents et une carte de crédit Shell. Elle construira une des plus grandes carrières solo de l’histoire du rock. Mais tout commence ici, dans ces sillons brûlants enregistrés à l’aube des années 60.

Mick Jagger a appris à danser en regardant Tina Turner. James Brown s’est mesuré à elle sur scène et a reconnu en elle une égale. Beyoncé la cite comme inspiration première. La liste est infinie. Car The Soul of Ike and Tina Turner n’est pas seulement un premier album, c’est le coup de pistolet du starter d’une des plus grandes courses de l’histoire du rock’n’roll.

— Discographie —

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