River Deep Mountain High
La voix et la montagne
Phil Spector avait la reputation d’un genie et celle d’un fou, et en 1966 les deux etaient exactement vraies. Quand Ike Turner lui amene la chanson « River Deep, Mountain High », Spector voit immediatement le monument qu’il veut construire. Il entasse vingt-et-un musiciens dans le Gold Star Studio de Los Angeles, il fait chanter les choeurs pendant des heures, il enregistre couche apres couche jusqu’a ce que le son ressemble a une paroi rocheuse. Et au centre de tout ca, il place Tina Turner.
Ike Turner ne joue pas sur l’enregistrement. Spector lui a paye une somme pour rester en dehors du studio ce jour-la. C’est discutable comme methode, mais le resultat est indiscutable : « River Deep, Mountain High » est peut-etre l’apogee absolue du Wall of Sound, la technique que Spector a invente et perfectionnee pendant cinq ans avec les Crystals, les Ronettes, les Righteous Brothers. Et Tina chante par-dessus tout ca comme si elle voulait faire craquer les murs.

Un flop americain, un triomphe europeen
Le single sort en mai 1966 aux Etats-Unis. Il monte a peine jusqu’au 88e rang du Billboard Hot 100. Spector est devastes. Il se retire de la production pendant plusieurs annees, brise par cet echec commercial qu’il ne comprend pas et qu’il considerera toujours comme une injustice de l’histoire. Pourquoi ce desastre commercial ? Les theories abondent. Certains disent que les radios americaines ont boude le single parce que Spector s’etait fait trop d’ennemis dans l’industrie. D’autres parlent de racisme subtil, les stations Top 40 blanches refusant de programmer ce que les stations soul jouaient en boucle.
En Angleterre, c’est exactement l’inverse. Le single entre directement dans le top 3. La presse musicale britannique, et notamment Melody Maker, traite « River Deep » comme la chanson de l’annee. Les Who l’emmenent en tournee comme groupe support, ce qui donne une idee de l’etat de grace ou se trouve le morceau en Europe ce printemps-la. Keith Moon dira plus tard que jouer avant « River Deep, Mountain High » chaque soir lui a appris ce que « big » voulait vraiment dire en musique pop.
L’album du meme nom sort la meme annee mais ne recolte pas beaucoup plus d’attention aux Etats-Unis que le single. Il faut attendre la reissue britannique pour que le disque trouve son public naturel. En 1969, Ike and Tina Turner reprennent la route avec un repertoire renfonce et une Tina dont la voix a encore gagne en puissance et en autorite.
Ce que Tina fait que personne d’autre ne peut faire
Il y a une chose qu’on entend immediatement quand Tina Turner chante et qu’on a du mal a decrire precisement. C’est quelque chose entre l’urgence physique et la precision technique. Elle n’est pas en train d’interpreter une chanson, elle est en train de la vivre dans son corps en temps reel. Sur « River Deep », Spector lui a demande de chanter pendant des heures jusqu’a epuisement pour obtenir cette qualite de desespoir heureux qu’il entendait dans sa tete. Elle a transpire, elle a continue, elle a livre quelque chose d’irreel.
Jeff Beck dira dans les annees 1990 que « River Deep, Mountain High » est l’une des choses qui l’ont le plus influence, pas pour la guitare evidemment mais pour comprendre ce que la pop pouvait faire si on lui donnait les moyens d’aller jusqu’au bout de ses ambitions. Tina Turner elle-meme, dans son autobiographie, note que cette session a ete physiquement et emotionnellement epuisante, et que le resultat final lui a semble presque etranger a elle-meme, comme si quelqu’un d’autre avait chante a sa place.
Les autres titres de l’album tournent autour de ce sommet sans l’atteindre, ce qui est deja une belle performance. « A Love Like Yours » reprend une chanson de Marvin Gaye et Kim Weston avec cette meme intensite orchestrale que Spector deploie sans retenue. « Save the Last Dance for Me » des Drifters passe par les mains de Tina et ressort avec une tension qu’elle n’avait pas dans la version originale. « I’ll Never Need More Than This » est une ballade qui aurait pu etre molle et qui, portee par cette voix, devient quelque chose de physiquement present.
La redecouverte permanente
L’histoire de « River Deep, Mountain High » se repete a chaque generation. En 1971, Deep Purple reprend le titre pour un live explosif. En 1984, Tina Turner sort « What’s Love Got to Do with It » et redevient une star mondiale, et les gens redcouvrent le disque de 1966 avec des yeux neufs. Eric B. and Rakim samplent un arrangement similaire. Annie Lennox cite Tina comme influence primordiale.
Il y a dans ce disque quelque chose qui refuse de vieillir. Peut-etre parce que la technique de Spector, aussi surchargee qu’elle soit, repose sur une verite emotionnelle que Tina Turner incarne sans jamais la forcer. Le Wall of Sound peut sembler daté si on l’ecoute comme une curiosite historique. Il semble eternel si on le recoit comme ce qu’il est : une tentative de construire en trois minutes quelque chose d’aussi grand que ce que le titre promet.
River deep. Mountain high. Ce n’est pas une metaphore pour rien.
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