The Five Faces of Manfred Mann
par MANFRED MANN
La genèse : cinq visages pour une révolution pop
Londres, 1964. Pendant que les Beatles conquéraient l’Amérique et que les Rolling Stones s’inventaient une réputation de délinquants, un groupe discret mais redoutable se construisait méthodiquement dans l’ombre des grands médias. Manfred Mann, nommé ainsi d’après son claviériste fondateur, un musicien d’origine sud-africaine au bagage jazz considérable, n’avait pas le look scandalisé des Stones ni le charme dévastateur des Fab Four. Mais Manfred Mann avait quelque chose que beaucoup de ses contemporains n’avaient pas : de l’intelligence, de la polyvalence, et une capacité rare à jongler entre le R&B pur et la pop la plus sophistiquée de son époque.
Manfred Michael Lubowitz, né à Johannesburg en 1940, arrivé à Londres en 1962, avait un parcours atypique pour un musicien rock. Formé au jazz, nourri de Bill Evans et de Thelonious Monk, il avait pourtant compris très tôt que l’avenir commercial se trouvait dans le rhythm and blues électrifié que les jeunes Britanniques consommaient avec une faim insatiable. Avec Paul Jones au chant (une voix d’une puissance et d’une souplesse exceptionnelles), Mike Vickers à la guitare, Tom McGuinness à la basse, et Mike Hugg à la batterie, il avait monté un groupe capable de jouer n’importe quoi avec classe.
The Five Faces of Manfred Mann paraît en septembre 1964, fort du succès du single Do Wah Diddy Diddyun tube mondial, numéro un en Grande-Bretagne et aux États-Unis, qui avait prouvé que le groupe savait toucher le grand public sans se trahir artistiquement. L’album qui accompagne ce succès est une déclaration d’intentions : voilà qui nous sommes, voilà ce que nous savons faire, voilà les cinq visages de notre identité musicale.

Les morceaux : la pop intelligente et le R&B des connaisseurs
L’album s’ouvre avec Smokestack Lightninget voilà une coïncidence intéressante : les Yardbirds la jouaient aussi, cette année-là. Mais la version de Manfred Mann est radicalement différente. Là où les Yardbirds la propulsaient à toute vitesse, Manfred Mann l’aborde avec davantage de groove, plus de swing dans les hanches, une sensibilité jazz évidente dans les arrangements de claviers. Deux approches du même blues, deux résultats également fascinants.
Do Wah Diddy Diddy est là, bien sûr, inévitable, parfait. Cette chanson est un chef-d’œuvre de construction pop, la progression d’accords simple mais irrésistible, la voix de Paul Jones qui charme sans effort, le riff d’orgue en arrière-plan qui donne cette texture particulière. Jeff Barry et Ellie Greenwich l’avaient écrite pour les Exciters ; Manfred Mann en a fait leur carte d’identité mondiale.
Mais ce qui rend l’album vraiment passionnant, c’est l’ambition qui dépasse le tube. Sack O’Woe de Cannonball Adderley est ici, une pièce jazz-blues que peu de groupes rock de 1964 auraient osé intégrer à leur répertoire. Le fait que Manfred Mann l’aborde sans complexe dit tout sur les ambitions culturelles du groupe.
« Nous n’avions pas de limite de genre. Si une chanson nous touchait, peu importait qu’elle vienne du jazz, du blues ou de Tin Pan Alley. Nous la jouions et nous la faisions nôtre. »
Manfred Mann
With God on Our Side de Bob Dylan, en 1964 !, figure également dans la setlist, et cette audace est remarquable. Le groupe avait perçu avant beaucoup d’autres la dimension poétique et politique de Dylan, et cette reprise est traitée avec le sérieux qu’elle mérite. Paul Jones y déploie un talent de conteur qui va bien au-delà des exigences d’un simple chanteur pop.
What You Gonna Do?, Got My Mojo Working, I’m Your Kingpinà chaque morceau, le groupe confirme sa maîtrise du R&B tout en injectant cette touche de sophistication qui le distingue de ses contemporains. Ce n’est pas du blues académique. C’est du blues vécu, digéré, transformé par cinq musiciens qui savent exactement ce qu’ils font.
Les coulisses : le jazzman qui aimait les tubes
L’histoire de Manfred Mann est celle d’une tension créative permanente entre l’ambition artistique et le désir de succès commercial, et la façon dont ils ont su, pendant leurs meilleures années, faire tenir ces deux impératifs ensemble sans que l’un détruise l’autre.
Manfred Mann lui-même était un perfectionniste. En studio, il n’avait de cesse d’affiner les arrangements, de chercher la touche qui ferait la différence. Son background jazz lui permettait d’entendre des harmonies que ses contemporains ne percevaient pas, de construire des textures sonores plus riches, plus complexes. Et pourtant, il avait compris qu’un tube devait rester simple en apparence, que la sophistication devait se cacher sous la surface du plaisir immédiat.
Paul Jones, de son côté, était une anomalie dans le monde pop de l’époque. Étudiant à Oxford (il y avait d’ailleurs rencontré Manfred), amateur de littérature et de poésie, il apportait au groupe une sensibilité intellectuelle rare. Sa voix était l’instrument parfait pour naviguer entre le R&B brut et la pop ciselée.

La session d’enregistrement de l’album s’est déroulée dans une atmosphère de concentration intense mais décontractée, le groupe connaissait son répertoire sur le bout des doigts, l’avait rodé sur scène pendant des mois. Chaque morceau était une prise (ou presque), vivante, habitée, sans la froideur clinique des productions studio trop léchées.
L’héritage : l’artisanat de la perfection pop
Manfred Mann a souvent été sous-estimé dans les grandes narrations de la British Invasion. On parle des Beatles, des Stones, des Animals, des Kinks, et Manfred Mann arrive souvent après, rangé dans la catégorie « groupe à tubes » sans qu’on prenne la peine d’examiner la qualité réelle de ce qu’ils ont produit.
C’est une erreur. The Five Faces of Manfred Mann est un album parfaitement équilibré, qui démontre qu’en 1964, la pop britannique pouvait être à la fois commerciale et artistiquement exigeante. Les reprises de Dylan et de Cannonball Adderley côtoient les tubes sans créer de dissonance, parce que le groupe a la classe et la compétence pour tout faire sonner cohérent.
Dans la décennie suivante, Manfred Mann continuerait à se réinventer, le Manfred Mann Chapter Three, puis Manfred Mann’s Earth Band, explorèrent des territoires plus progres, plus ambitieux. Mais c’est en 1964, avec ces cinq faces et ces cinq garçons, que tout a commencé.
Les musiciens qui ont appris le métier sur cet album sont légion. La façon de construire un morceau, de doser l’énergie, de choisir les reprises qui diront quelque chose de soi, autant de leçons que The Five Faces of Manfred Mann dispense avec une générosité tranquille.
Un album qui ne crie pas, qui ne gesticule pas, mais qui reste dans la tête longtemps après la dernière note. Le meilleur genre de musique.
Plus de MANFRED MANN
Voir la fiche artiste →La note des passionnés
Pas encore noté
Donnez votre note
Continuer l'exploration


