Living with the Animals
par MOTHER EARTH
Dans la Grande Constellation du blues rock de 1968, il y a les étoiles qu’on connait tous et les étoiles que seuls les initiés savent trouver dans le ciel nocturne. Mother Earth et sa chanteuse Tracy Nelson appartiennent à la deuxième catégorie, celle des artistes qui auraient mérité bien plus que ce que la fortune et le destin leur ont accordé. « Living with the Animals », premier album officiel du groupe sorti sur Mercury Records en 1968, est l’un de ces disques qui font honte au marché du disque pour n’avoir pas su reconnaître un diamant brut quand il se présentait à leur porte.
Tracy Nelson est originaire de Madison, Wisconsin. Elle a vingt-trois ans quand sort « Living with the Animals » et une voix qui couvre trois octaves avec une aisance déconcertante, passant du murmure soul à la puissance blues en une fraction de seconde. C’est une voix de femme noire habitant un corps de femme blanche, pour paraphraser le cliché galvaudé mais ici pertinent : une voix du Mississippi plantée au coeur du Wisconsin, quelque chose d’improbable et de miraculeux. Janis Joplin a eu la gloire. Tracy Nelson a eu le talent. L’équation n’est pas toujours juste.
Le groupe est un collectif San Francisco/Nashville hybride, mélange improbable de musiciens de blues texans, de country players de Nashville et de psychédéliques de la Baie. Martin Fierro (saxophone), Tony Marsico (basse), Mike Sutton (batterie) et Powell St. John (harmonica, guitare) forment un ensemble d’une cohésion et d’une virtuosité remarquables. La production de Mercury est sobre, respectueuse, laissant la musique respirer sans l’étouffer sous des ornements inutiles.
« Down So Low », le grand classique de l’album, est une ballade blues d’une intensité déchirante. Tracy Nelson raconte une histoire de rupture amoureuse avec la précision chirurgicale d’une observatrice clinique et la souffrance physique d’une blessée. Quand sa voix monte sur le refrain, c’est Aretha Franklin qui rencontre Bessie Smith dans une église de Nashville un dimanche pluvieux. Janis Joplin et Bonnie Raitt reprendront cette chanson dans leurs concerts, hommage direct de grandes chanteuses à une pionnière trop oubliée.
L’album s’ouvre sur « Mother Earth », le titre éponyme du groupe, une déclaration de principes rock blues d’une efficacité redoutable. Fierro au saxophone pose des lignes bleues sur un tapis rythmique implacable, et Nelson chante avec ce mélange de conviction et de colère tranquille qui caractérise les meilleures chanteuses de blues. Il y a dans sa façon d’habiter les chansons quelque chose de viscéral, d’irréductible, qui fait qu’on lui croit chaque syllabe qu’elle prononce.
« Lay Down My Burden » évoque directement le gospel, les chants de travail du Deep South, cette longue tradition africaine-américaine que le blues a transformée en musique populaire. Tracy Nelson n’est pas noire, mais elle comprend ce patrimoine avec une empathie et un respect qui dépassent toute question d’authenticité ethnique. Elle a fait ses classes dans les clubs de Madison, Wisconsin, où le blues se jouait dans des salles enfumées devant des publics qui ne demandaient qu’à être convaincus. Elle les a tous convaincus.
« Some Things You Just Can’t Hide » est le morceau le plus rock de l’album, où le groupe lâche les chevaux et montre qu’il peut aussi jouer dans les cordes des Doors ou du Grateful Dead. Le saxophone de Martin Fierro prend des couleurs new wave avant l’heure, les guitares s’enflamment, et Nelson chante debout dans la tempête avec une assurance de général en chef. Mother Earth peut être douce ou volcanique, toujours avec cette même authenticité qui est sa marque de fabrique.
Le groupe fera encore quelques albums avant de se disperser au début des années 70. Tracy Nelson poursuivra une carrière solo honnête, sortant des disques respectés dans les cercles country-blues, enseignant la musique, préservant une tradition. Mais c’est « Living with the Animals » qui reste son monument, l’album où tout s’est aligné parfaitement : la voix au sommet de ses moyens, le groupe à l’unisson, la production à sa juste place. Un disque qui aurait pu changer l’histoire de la musique populaire si le public avait su l’entendre au bon moment.
Fun fact : Tracy Nelson a refusé plusieurs fois des contrats lucratifs avec des majors qui lui demandaient de ramollir son blues pour le rendre plus commercial. Sa réponse invariable était : « Je chante ce que je suis, pas ce que vous voulez que je sois. » Cette intégrité absolue lui a couté une carrière mainstream, mais elle lui a gagné le respect durable des musiciens et des amateurs éclairés. Quand Bonnie Raitt parle de ses influences dans les interviews, elle cite toujours Tracy Nelson en tête de liste. C’est la plus belle des recognitions.
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