Cleveland, Ohio, 1969. Dans cette ville industrielle de la Rust Belt américaine, un groupe de trois musiciens est en train de réinventer ce qu’un power trio peut être. The James Gang, avec Joe Walsh à la guitare, Dale Peters à la basse et Jim Fox à la batterie, sort son premier album « Yer’ Album » et annonce l’arrivée d’un guitariste qui sera, dans les décennies suivantes, l’une des figures les plus importantes du rock américain. Joe Walsh à vingt et un ans est déjà un musicien complet, compositeur inventif et guitariste d’une originalité saisissante.
La formule du power trio avait été théorisée par Cream et par le Jimi Hendrix Experience dans les années précédentes : trois musiciens, aucun clavier, pas de chanteur séparé, chacun portant le maximum de responsabilité musicale. Walsh, Peters et Fox adoptent ce format mais lui donnent une couleur spécifiquement américaine, ancrée dans le blues du Midwest plutôt que dans le blues britannique. Il y a dans la musique des James Gang quelque chose de plus direct, de moins sophistiqué au sens européen du terme, mais d’une puissance et d’une conviction qui font amplement compenser.
Joe Walsh est le compositeur et le guitariste principal, mais aussi le chanteur. Sa voix n’est pas spectaculaire au sens où l’entendrait un critique de soul ou d’opéra. Elle est directe, légèrement rauque, expressive dans sa façon particulièrement américaine de ne pas essayer d’être belle. Walsh chante pour dire quelque chose, pas pour démontrer un talent vocal. Cette authenticité donne à ses chansons une crédibilité immédiate.
« Take a Look Around » est la composition la plus ambitieuse de l’album, un rock mid-tempo qui showcases la capacité de Walsh à écrire des riffs de guitare immédiatement mémorables. Son jeu est précis et inventif, jamais tape-à-l’oeil, toujours au service de la chanson. Walsh a compris quelque chose que beaucoup de guitaristes-rockstars n’ont jamais intégré : la technique est un outil, pas une fin en soi. Les meilleurs solos sont ceux qu’on retient, pas ceux qui impressionnent les autres guitaristes.
Dale Peters à la basse est l’un des grands bassistes non reconnus de cette époque. Son jeu, à la fois mélodique et rythmique, donne aux compositions de Walsh une substance grave qui les empêche de flotter dans l’atmosphère. Jim Fox à la batterie joue avec une efficacité et une précision qui maintiennent le groupe en mouvement constant. La section rythmique de James Gang est le socle sur lequel Walsh peut construire ses explorations guitaristiques.
L’influence de Cream est perceptible mais pas servile. Walsh a écouté Eric Clapton avec attention et respect, mais il n’essaie pas de le copier. Sa façon de construire un solo est différente : là où Clapton part souvent d’un blues traditionnel et l’électrifie, Walsh part d’une idée mélodique et la développe selon une logique qui lui est propre. Ce n’est pas meilleur ni moins bon, c’est simplement différent, et cette différence est précieuse dans un paysage rock qui risquait de s’uniformiser.
« Funk 49 », même s’il n’est pas sur ce premier album (il apparaîtra sur le suivant), est déjà présent dans l’ADN musical du groupe tel qu’on l’entend ici. Ce groove particulier, quelque part entre le blues et le funk, entre Hendrix et Sly Stone, est la marque sonore de James Gang, la chose qui les distingue de tous leurs contemporains. Walsh a le sens du groove autant que du riff, ce qui est rare chez les guitaristes qui tendent naturellement vers l’un ou l’autre.
« Yer’ Album » ne sera pas un succès commercial immédiat, mais il sera remarqué par les musiciens et les amateurs éclairés qui voient en Walsh un talent à surveiller de près. La tournée qui suivra, notamment la date au Fillmore West de San Francisco, fera beaucoup pour établir la réputation scénique de James Gang comme l’un des groupes les plus excitants de la nouvelle génération. Sur scène, les trois musiciens sont trois fois plus grands que ce qu’ils sont en studio.
La suite de la carrière de Joe Walsh confirme les promesses de ce premier album. Après James Gang, il connaîtra le succès solo avec « Rocky Mountain Way », puis rejoindra les Eagles pour co-écrire « Hotel California », l’une des chansons les plus reconnaissables de l’histoire du rock américain. Mais c’est avec James Gang qu’il a trouvé sa voix, et « Yer’ Album » est le document de cette trouvaille.
Fun fact : le titre « Yer’ Album » est une plaisanterie autour des albums d’artistes country et western des années 50 qui s’intitulaient souvent « [Nom de l’artiste]’s Album ». Walsh et ses partenaires avaient décidé que leur titre serait aussi direct et aussi peu prétentieux que possible : ce disque est le leur, voilà tout, pas besoin de grand titre poétique. Cette désinvolture dans le rapport à l’image artistique est typique de l’attitude Midwest face au show-business de la côte, cette façon de dire « on est ce qu’on est, prenez-le ou laissez-le ».
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