I Feel Like I’m Fixin’ to Die
Country Joe and the Fish : « I Feel Like I’m Fixin’ to Die » (1967), le cri de guerre psychédélique qui fit trembler l’Amérique
Il y a des disques qui naissent de la colère. Des disques qui naissent d’une époque qui s’embrase, d’une jeunesse qui refuse de mourir au fond d’une rizière vietnamienne pour des raisons qu’elle ne comprend pas. « I Feel Like I’m Fixin’ to Die », le second album de Country Joe and the Fish, sorti en novembre 1967 sur le label Vanguard, est exactement ce genre de bombe. Une bombe à retardement qui a explosé en plein visage de l’Amérique de Johnson, et dont les éclats résonnent encore aujourd’hui avec une acuité troublante.
Country Joe McDonald, de son vrai nom Joseph Allen McDonald, avait choisi son prénom de scène en hommage à Staline, dont le surnom était précisément « Country Joe ». Voilà le ton donné. On n’est pas là pour rigoler avec la conformité. Né à Washington D.C. en 1942 d’un père communiste, McDonald avait lui-même servi dans la Navy avant de se retrouver à Berkeley, cette université californienne devenue le laboratoire de toutes les contestations possibles et imaginables. Avec Barry Melton, guitariste prodige qu’on surnommait « The Fish », il avait fondé ce groupe aux allures de collectif anarchiste qui mêlait folk, blues, psychédélisme et agit-prop avec une désinvolture absolument jouissive.
Le « Fish Cheer » et la provocation institutionnalisée
Mais parlons de l’éléphant dans la pièce. Parlons de cette chanson titre qui a donné son nom à l’album et qui restera à jamais gravée dans la mémoire collective du rock contestataire. « I Feel Like I’m Fixin’ to Die Rag », avec son intro ragtime presque comique, presque vaudevillesque, qui cache derrière ses trompettes burlesques un texte d’une noirceur absolue. McDonald chante, sur un ton de chanson à boire presque joyeux : « Et c’est un, deux, trois, à quoi on se bat ? Ne me demandez pas, je n’en donne rien, c’est le Vietnam ! »
Le coup de génie, le geste qui transcende la simple chanson protestataire pour atteindre quelque chose de proprement révolutionnaire, c’est le « Fish Cheer ». Ce moment où McDonald demandait au public d’épeler le mot F-I-S-H, mais qui à Woodstock, devant 400.000 personnes en août 1969, s’est transformé en quelque chose d’autre. Quelque chose qu’on ne peut pas écrire ici sans astérisques. L’Amérique puritaine en a failli s’étrangler. La contre-culture en a ri pendant une décennie.
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Mais réduire cet album à sa seule chanson titre serait une erreur de débutant. « Janis », dédié à une certaine Janis Joplin que McDonald avait rencontrée dans les cercles de Berkeley, est une ballade folk d’une tendresse désarmante. Janis et Joe se sont fréquentés, ont partagé des scènes, des idéaux, peut-être davantage. La chanson respire l’intimité, le souvenir fugace d’une époque où tout semblait encore possible.
La psychédélie comme arme politique
Ce qui fait la singularité de cet album dans le paysage de 1967, année miracle s’il en fut, c’est cette façon unique de marier l’acide et le politique. Pendant que les Beatles enregistraient Sgt. Pepper dans leur studio climatisé de Londres, pendant que Jefferson Airplane construisait ses cathédrales sonores sur la côte ouest, Country Joe and the Fish bricolait quelque chose de plus rugueux, de plus urgent, de moins poli.
« Not So Sweet Martha Lorraine » ouvre l’album avec une ligne de basse hypnotique et des paroles qui oscillent entre trip psychédélique et portrait de femme mystérieuse, dans la grande tradition du rock américain. « Pat’s Song », dédiée à Patricia Nichols, première femme de McDonald, possède cette qualité folk presque primitive qui rappelle les origines musicales du groupe, ses racines dans le mouvement des droits civiques et la tradition de Woody Guthrie.
L’album se ferme sur « Superbird », attaque directe contre Lyndon B. Johnson, président des États-Unis en exercice. En 1967, attaquer nommément le président des États-Unis dans une chanson rock n’était pas exactement une pratique courante. C’était même une forme de bravoure civique qui mérite d’être rappelée aujourd’hui où tout le monde se croit rebelle derrière son écran.
« Nous ne faisions pas de la musique pour devenir riches ou célèbres. Nous faisions de la musique parce que nous croyions pouvoir changer le monde. Et pendant un moment, nous avons vraiment cru que c’était possible. » , Country Joe McDonald, Rolling Stone, 1969
L’histoire a voulu que ce disque trouve sa véritable consécration deux ans plus tard, sur cette scène de Woodstock, dans la boue et la pluie de Bethel, New York. Country Joe seul avec sa guitare acoustique devant 400.000 personnes, lançant son Fish Cheer avant d’attaquer la chanson titre. C’est l’un des moments les plus extraordinaires jamais filmés dans l’histoire du rock. Une leçon sur ce que peut faire un homme seul avec une guitare et des convictions.
Country Joe and the Fish ne sera jamais le groupe le plus célèbre de son époque. Il sera éclipsé par les Doors, par Hendrix, par les Stones. Mais « I Feel Like I’m Fixin’ to Die » demeure l’un des documents sonores les plus honnêtes, les plus courageux et les plus nécessaires de toute cette décennie folle. Un album qui n’a pas vieilli parce que les guerres stupides, elles, n’ont pas vieilli non plus. On aimerait que ce disque soit devenu inutile. Il ne l’est pas.
Note finale : 9/10. Pour sa rage, sa lucidité, son humour noir et sa foi absolue dans le pouvoir de la musique à changer les choses. Pour le Fish Cheer. Pour Janis. Pour tout.
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