1967 Album

Electric Music for the Mind and Body

par COUNTRY JOE AND THE FISH

4,0

Country Joe and the Fish, Electric Music for the Mind and Body (1967): La révolution sera amplifiée

Le titre seul mérite qu’on s’arrête dessus. Electric Music for the Mind and Body. Pas Electric Music for Dancing, pas Electric Music for Listening, non: pour l’esprit ET le corps. C’est un programme complet, un manifeste esthétique et politique en sept mots. Country Joe McDonald et ses Fish avaient décidé que la frontière entre la musique cérébrale et la musique physique était une illusion bourgeoise, une distinction artificielle héritée des salles de concert en smoking et des maisons de disques en costume-cravate. En 1967, à San Francisco, ils la faisaient exploser avec une grâce que les théoriciens du rock mettront des décennies à analyser correctement.

Joe McDonald, pour ceux qui débarquent: un ancien combattant de la marine américaine qui avait lu Mao, suivi des cours de poésie beat, habité des squats de Berkeley et décidé que la musique était l’arme politique la plus efficace disponible pour un homme sans fortune ni connexions. Son nom de scène, « Country Joe », vient de Joe Staline, surnom soviétique du camarade Staline (« Kountry Joe », dans la phonétique des militants communistes américains des années 40), histoire de s’assurer que les radios conservatrices hésiteraient à prononcer son nom. « The Fish », c’est Mao encore: le peuple est l’eau, le révolutionnaire est le poisson qui y nage. La symbolique révolutionnaire était assumée jusqu’au kitsch.

Berkeley 1965, quand tout commençait

Le groupe émerge de la scène de Berkeley, la ville universitaire de la Bay Area qui est au mouvement de protestation américain ce que Paris est à la révolution française: le foyer théorique, l’épicentre intellectuel, le laboratoire des idées. Le Free Speech Movement de 1964, la résistance au service militaire, les premières grandes manifestations contre le Vietnam, tout part de Berkeley. Country Joe and the Fish sont la bande sonore de cette agitation, ils jouent dans les cafés, dans les parcs, devant les bâtiments universitaires occupés, dans les happenings improbables où les poètes se mêlent aux musiciens et aux politiciens alternatifs.

« Nous n’étions pas des musiciens qui avaient des opinions politiques. Nous étions des révolutionnaires qui se trouvaient jouer de la musique. » , Country Joe McDonald

Barry Melton, le guitariste, est le pendant musical de Joe. Alors que Joe apporte les textes acérés, l’humour noir, la provocation politique, Melton apporte le son, un jeu de guitare qui puise dans le folk, le blues, la raga indienne, le jazz modal, le rock’n’roll classique. Leurs deux personnalités créent une tension productive que l’album capture parfaitement. Le reste du groupe, David Cohen (claviers), Bruce Barthol (basse) et Chicken Hirsh (batterie), forme une section rythmique solide qui permet à Melton et McDonald de s’aventurer loin sans perdre pied.

Le LSD comme outil de composition

Soyons honnêtes: Electric Music for the Mind and Body a été en grande partie composé et enregistré sous influences psychotropes diverses. Ce n’est pas un scoop, et ce n’est pas une critique. C’est un fait historique qu’il serait absurde de nier ou d’ignorer. En 1967, à San Francisco, le LSD était légal jusqu’en octobre 1966, et ses aftershocks culturels se faisaient encore sentir partout. Ken Kesey et ses Merry Pranksters avaient distribué de l’acide à la moitié de la Bay Area. Timothy Leary avait théorisé le trip comme expérience spirituelle. Et les musiciens avaient découvert que certaines frontières sonores ne devenaient accessibles que dans des états altérés.

Le résultat sur l’album est une fascinante alternance entre des chansons très structurées, presque folk dans leur construction, et des passages franchement expérimentaux. Flying High est une ballade hypnotique qui pourrait être une chanson traditionnelle du Mississippi si elle n’était pas jouée par des hippies californiens sous acide. Death Sound Blues est un blues presque traditionnel qui vire progressivement au chaos sonore. Superbird, satire de Lyndon Johnson et de sa politique vietnamienne, est directement punk dans son mépris affiché des bienséances politiques.

Le morceau qui définirait la carrière du groupe n’est pas sur cet album. I-Feel-Like-I’m-Fixin’-to-Die Rag, la chanson anti-Vietnam avec son fameux spell-out « F-U-C-K » devant 400 000 personnes à Woodstock en 1969, est postérieure. Mais les graines sont là. La chanson Not So Sweet Martha Lorraine est une merveille de folk psychédélique, avec ses changements d’accords imprévisibles et ses images poétiques qui mêlent désir et mort avec une légèreté troublante. Bass Strings est une plongée dans la drone music qui préfigure les expérimentations de la décennie suivante.

Country Joe and the Fish - Electric Music for the Mind and Body

San Francisco comme état d’esprit

Il faut parler du contexte géographique et historique parce qu’il est inséparable de la musique. San Francisco en 1967, c’est la seule ville du monde où ce disque pouvait naître. Le Haight-Ashbury avec ses communautés de hippies qui expérimentent de nouvelles formes de vie collective. Le Fillmore d’Bill Graham qui programme les groupes les plus expérimentaux de la planète. La scène politique de Berkeley qui fournit la colère et les slogans. KSAN, la radio FM qui passe de la musique non-commerciale. Cet écosystème unique, ce moment de convergence entre politique radicale, expérimentation musicale et révolution culturelle, ne durera que quelques années. Country Joe and the Fish en sont l’expression la plus directe, la moins apprêtée, la plus frontale.

Le fun fact absolu de cet album: il a été enregistré sur un budget si minuscule que les musiciens dormaient dans le studio entre les sessions pour ne pas avoir à payer le taxi du retour. Vanguard Records, un label de folk traditionnel qui avait signé Joan Baez et Odetta, avait accepté de financer le projet sans trop savoir dans quoi il s’embarquait. Quand les dirigeants du label ont entendu le master final, ils ont été… surpris. Mais ils l’ont sorti quand même, et c’est à leur honneur.

Electric Music for the Mind and Body a cinquante-huit ans aujourd’hui. Il sonne encore comme une provocation. Les textes anti-guerre résonnent avec une actualité glaçante. La musique, avec ses oscillations entre folk et psychédélie, entre blues et drone, entre chanson politique et expérimentation sonore, reste fraîche et surprenante. Country Joe McDonald joue encore, il a maintenant dans les quatre-vingts ans, et il chante toujours ses chansons de contestation. Parce que le temps, comme disaient les Chambers Brothers, est venu. Et il n’en finit pas de venir.

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