Sortie 1968

Together, Country Joe and the Fish (1968) : la contre-culture au bord du gouffre

En juillet 1968, quand Country Joe and the Fish publient leur troisième album, Together, le monde est en train de tout perdre et de tout trouver en même temps. Mai 1968 vient de secouer Paris et les capitales européennes. Martin Luther King a été assassiné en avril. Robert Kennedy en juin. La Convention nationale démocrate de Chicago sera le théâtre d’une répression policière brutale le mois suivant. Et pourtant, dans ces fumées et ces larmes, la contre-culture de San Francisco continue à proposer une alternative, un rêve parallèle de communautés libres, de musique sans entraves, de politique par l’art et la fête. Country Joe McDonald et ses Fish sont l’un des groupes les plus politiquement engagés de ce mouvement : leur « I-Feel-Like-I’m-Fixin’-to-Die Rag », cri d’ironie féroce contre la guerre du Vietnam, avait déjà provoqué des remous. Together est leur troisième tentative de mettre en musique cette utopie compliquée.

Pochette de l'album Together, Country Joe and the Fish, 1968

Psychédélie folk et protestation électrique

Enregistré entre novembre 1967 à Berkeley et février 1968 à New York, Together est le premier album du groupe sur lequel l’apport de Country Joe McDonald comme principal compositeur est significativement réduit, créant des tensions internes que l’album reflète parfois dans son hétérogénéité stylistique. C’est aussi le dernier album du line-up classique avant les départs successifs de 1968 et 1969 : Bruce Barthol quitte le groupe en septembre 1968 pour échapper à la conscription militaire, un acte de résistance en soi. Le groupe est en train de se consumer, et cette fragilité donne à Together une urgence particulière, le sentiment d’une chose belle qui prend conscience de sa propre finitude.

L’album mêle avec bonheur la folk acoustique, la psychédélie électrique et les ballades d’amour country. « Rock and Soul Music » est l’un des plus beaux hymnes à la musique jamais écrits par un groupe de cette génération, une déclaration d’amour à la soul et au rock dans une même phrase. « Bright Suburban Mr. and Mrs. Clean Machine » attaque avec une ironie acide le conformisme américain. « ‘Janis » rend hommage à Janis Joplin avec une tendresse touchante. « An Untitled Protest » continue la tradition anti-guerre du groupe avec une rage contenue. L’ensemble forme un tableau de la contre-culture américaine de 1968 dans toute sa diversité et toutes ses contradictions : idéaliste et désabusé, politique et hédoniste, collectif et personnel.

« Country Joe and the Fish ont prouvé que la musique pop pouvait être un acte de résistance politique sans perdre son âme mélodique. » (Rolling Stone, à propos du groupe)

L’héritage de Country Joe and the Fish est indissociable du moment Woodstock : en août 1969, Country Joe McDonald montera seul sur scène, armé de sa guitare acoustique, et mènera des centaines de milliers de personnes dans le « Fish Cheer », ce jeu phonétique qui épelle un mot que la radio n’ose pas prononcer. « F-U-C-K » scandé par cinq cent mille hippies sur une prairie de l’État de New York : c’est l’image la plus précise de l’insolence politique de ce groupe. Mais avant Woodstock, il y a eu Together, album de transition qui documente un groupe à l’apogée de sa cohérence artistique et au début de sa désintégration humaine. Le blues de la contre-culture, en quelque sorte.

Together est l’album d’un groupe qui commence à comprendre que les rêves coûtent cher et que la révolution ne ressemble pas toujours à ce qu’on espérait. Mais il est aussi la preuve que la musique pop américaine de 1968 atteignait des sommets de conscience sociale et d’inventivité formelle que peu d’époques ont su égaler. Country Joe and the Fish ont vécu leurs rêves à la vitesse de l’éclair. Cela suffit pour mériter une place permanente dans les annales.

La note des passionnés

4,0 /5

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