Quand Nicky Hopkins rejoignit Quicksilver Messenger Service pour l’enregistrement de Shady Grove, il apportait avec lui une réputation qui n’était pas mince. Ce pianiste de Londres avait déjà joué sur des disques des Rolling Stones, des Who, des Kinks et de Jeff Beck. Il était, sans conteste, l’un des pianistes de studio les plus recherchés de l’ère rock britannique. Et pourtant, il choisissait de se joindre a un groupe californien pour une collaboration approfondie sur leur troisième album.
L’apport de Hopkins a Shady Grove est transformateur. Son piano donne au son de Quicksilver une dimension nouvelle, plus lyrique, plus mélodique, plus « classique » au sens large du terme. La face B de l’album lui est entièrement consacrée, sous la forme d’une suite de compositions instrumentales que Hopkins avait préparées spécifiquement pour cette occasion. Cette confiance accordée a un musicien récemment arrivé était dans l’esprit communautaire et ouvert de la scène de San Francisco.
La face A de l’album est plus conventionnelle dans sa structure : des chansons de longueur normale, avec Dino Valenti, dont le retour dans le groupe avait été longuement attendu, prenant une part plus importante dans les compositions et le chant. Valenti avait cofondé Quicksilver en 1964 mais avait passé deux ans en prison pour possession de drogue, manquant les premiers albums. Son retour changeait la nature du groupe.
Shady Grove est le titre de l’album mais aussi une vieille ballade folk américaine des Appalaches. Dans la version de Quicksilver, elle reçoit un traitement qui la transporte du XIXe siècle rural a la Californie psychédélique de 1969 avec une fluidité remarquable. Gary Duncan et John Cipollina entrelacent leurs guitares avec la précision d’artisans, construisant une toile sonore ou la tradition américaine profonde dialogue avec l’esprit d’expérimentation de leur époque.
Le son de Cipollina sur cet album est particulièrement frappant. Sa guitare vibrato, obtenue par l’utilisation d’un kit de vibrato Bigsby et d’une combinaison d’amplificateurs, crée des textures qui semblent liquides, comme si les notes fondaient dans l’air avant d’atteindre l’oreille. C’est un son inimitable, aussi personnel qu’une empreinte digitale, qui place Cipollina dans un panthéon restreint de guitaristes vraiment originaux.
La contribution de Nicky Hopkins va bien au-delà de l’aspect technique. Il apporte une sensibilité européenne a la musique de Quicksilver, une connexion aux traditions classiques qui enrichit leur palette sans trahir leur identité. La suite qu’il compose pour la face B de l’album montre un musicien qui a assimilé Debussy, Satie, et peut-etre même les impressionnistes russes, et qui cherche a les faire dialoguer avec le rock psychédélique californien.
Ce dialogue entre traditions est peut-etre ce que Quicksilver Messenger Service faisait de mieux en général. Ils n’étaient pas seulement un groupe de rock : ils étaient des musiciens curieux qui cherchaient a comprendre d’ou venait la musique, toute la musique, et a intégrer cette compréhension dans leur propre création. Shady Grove est l’expression la plus accomplie de cette curiosité.
Dino Valenti, dont le retour avait été si attendu, apporte des compositions plus pop, plus directes, plus immédiatement accessibles que ce que le groupe avait produit avant lui. Sa chanson Three or Four Feet from Home est un exemple de cette approche : une mélodie forte, un refrain qui accroche, des paroles poétiques mais pas hermetiques. C’est un Quicksilver plus radio-friendly, ce qui allait plaire a certains et décevoir d’autres.
L’album marque une sorte de croisement entre l’ancien Quicksilver et le nouveau. L’ancien : libre, improvisateur, avantgardiste, plus preoccupé par l’experience musicale que par les ventes. Le nouveau : plus structuré, plus mélodique, plus commercial dans le meilleur et le pire sens du terme. Cette tension créative entre les deux directions est ce qui rend Shady Grove si fascinant a réécouter aujourd’hui.
Hopkins quitta le groupe après cet album pour continuer sa carrière de musicien de studio et d’artiste solo. Mais il laissait derrière lui une oeuvre qui enrichissait profondément la discographie de Quicksilver. Shady Grove est un album de transition, dans le bon sens du terme : il montre un groupe qui se cherche, qui explore, qui n’a pas peur de se contredire lui-meme. Et ces contradictions sont précisément ce qui le rend vivant et précieux, cinquante ans après sa création.
La question que cet album pose, sans jamais y répondre explicitement, est celle de l’identité d’un groupe de rock. Qu’est-ce qui fait qu’un groupe est ce qu’il est ? Est-ce la somme de ses membres ? Le son qu’ils produisent ensemble ? Une vision musicale partagée ? Avec Nicky Hopkins comme invité permanent sur toute une face de l’album et Dino Valenti revenu après deux ans d’absence, Quicksilver de Shady Grove n’est plus le même Quicksilver que celui d’Happy Trails. Et pourtant quelque chose de reconnaissable subsiste : cette façon particulière de faire dialoguer les guitares, cette recherche de l’espace dans la musique, ce refus du remplissage.
John Cipollina, dont la carrière allait connaitre des hauts et des bas dans les décennies suivantes, est ici au sommet de ses moyens. Sa guitare sur Shady Grove est un modèle d’économie et d’expressivité : chaque note compte, chaque phrase a une direction, chaque solo dit quelque chose de précis plutot que de simplement démontrer une technique. C’est la différence entre un musicien qui joue et un artiste qui s’exprime. Cipollina était résolument dans la seconde catégorie.
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