Il y a dans toute grande scène musicale un groupe que les autres groupes respectent plus que n’importe qui, un groupe qui n’a peut-etre pas les plus grands hits ni la plus grande notoriété, mais qui représente quelque chose d’essentiel, une forme de pureté qu’aucune consideration commerciale n’a entamée. A San Francisco en 1967 et 1968, ce groupe, c’était Quicksilver Messenger Service.

Happy Trails, leur second album sorti en 1969, est l’illustration parfaite de cette reputation. Un disque qui ne ressemble a aucun autre, qui commence avec une version de Who Do You Love de Bo Diddley s’étalant sur tout le premier côté d’un album vinyle, soit près de vingt-cinq minutes d’improvisation psychédélique autour d’un standard de douze mesures. Cette audace, cette liberté, cette confiance absolue dans la capacité du public a suivre un voyage musical sans garde-fous ni panneau indicateur : voila ce qu’était Quicksilver Messenger Service.

Le groupe avait été fondé en 1964 par Gary Duncan et John Cipollina, deux guitaristes dont les styles formaient un contraste saisissant et parfaitement complémentaire. Duncan avait un jeu droit, rythmique, ancré dans le blues de Chicago avec ses coups nets et précis. Cipollina avait développé un son entièrement personnel, un « wet tone » obtenu en combinant plusieurs effets d’une façon qui créait cette guitare fantomatique, tremblante, presque mélancolique qui est immédiatement reconnaissable entre toutes.

La version de Who Do You Love qui occupe le côté A de Happy Trails est une leçon de comment transformer un standard en voyage cosmique sans jamais le trahir. Bo Diddley avait composé cette chanson en 1956 avec son rythme syncopé si caractéristique, sa bravade de cow-boy des ghettos, sa façon de défier le monde. Quicksilver prend ce cadre et l’étire, l’explore, le démantèle et le reconstruit en direct, sur scène, devant un public qui n’est pas venu pour entendre une chanson mais pour participer a une expérience.

David Freiberg a la basse crée le fondement sur lequel les deux guitares peuvent s’élancer. Greg Elmore a la batterie tient le temps avec une précision impressionnante tout en laissant suffisamment d’espace pour que la musique respire. Et par-dessus tout cela, Cipollina et Duncan dialoguent, se répondent, se défient, se soutiennent dans un conversation musicale qui peut durer indéfiniment.

Le titre de l’album, Happy Trails, est emprunté au thème musical du cowboy Roy Rogers et Dale Evans, qui figure dans l’album dans sa version originale chantée par Roy et Dale. Cette inclusion de la chanson originale au milieu de l’album est un geste a la fois ironique et sincère : ironique parce que Quicksilver Messenger Service était tout sauf un groupe de country pop des années 50, sincère parce que la culture populaire américaine dans toute sa diversité, de Bo Diddley a Roy Rogers, faisait partie de leur héritage culturel.

Le côté B de l’album propose d’autres morceaux plus courts, montrant que le groupe savait aussi écrire des chansons concises quand il le voulait. Mojo et Maiden of the Cancer Moon sont des exemples de ce Quicksilver plus compact, moins improvisateur, aussi efficace dans son concision que dans ses marathons.

Dino Valenti, qui avait cofondé le groupe mais avait été emprisonné pour possession de drogue avant d’enregistrer leur premier album, n’est pas sur Happy Trails non plus. Son absence et sa présence spirituelle planen sur l’histoire de Quicksilver comme une question sans réponse. Quand il reviendra dans le groupe pour le troisième album, sa contribution changera profondément la nature de leur musique.

La scène de San Francisco avait produit Jefferson Airplane, Grateful Dead, Janis Joplin, Big Brother and the Holding Company, Country Joe and the Fish. Quicksilver Messenger Service était peut-etre le moins commercial de tous, le plus attaché aux valeurs d’improvisation libre et de performance en direct qui avaient été les fondements de cette scène. Et c’est pour cette raison précisément que Happy Trails reste un document d’une importance particulière.

Sur X : @qmsband

Ecouter Happy Trails aujourd’hui, c’est voyager dans le temps jusqu’a cette courte période ou le rock pouvait s’étirer sur vingt-cinq minutes sans que personne ne se demande si c’était commercialement viable. C’était une époque ou la musique se mesurait a l’aune de son honneteté et de son audace, pas de son potentiel de playlist. Quicksilver Messenger Service était l’incarnation de cette époque. Et Happy Trails en est l’artefact le plus vibrant.

La San Francisco psychédélique de 1967 et 1968 a souvent été décrite comme une utopie musicale ou les groupes partageaient leurs musiciens, leurs locaux de répétition et même leur public sans la moindre rivalité. La réalité était naturellement plus complexe, mais Quicksilver Messenger Service représentait effectivement l’idéal communautaire de la scène avec une cohérence rare. Le groupe refusait les contrats records pendant des mois après la formation, préférant affiner son son en concert plutot que de se précipiter en studio pour satisfaire une major.

Il y a dans Happy Trails une leçon permanente sur ce que signifie vraiment « jouer ensemble ». Pas jouer chacun sa partie au moment prévu, mais écouter l’autre, répondre a l’autre, créer avec l’autre quelque chose que ni l’un ni l’autre ne pouvait créer seul. Cipollina et Duncan incarnent cet idéal de dialogue musical avec une évidence qui donne l’impression que la musique se fait toute seule. Ce n’est pas le cas, bien sur. C’est le résultat de milliers d’heures de concerts, de répétitions, d’écoute mutuelle. Mais le résultat est d’une naturel désarmant.

— Discographie —

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Happy Trials